Prise au piège de la démocratie !

Il m’est arrivé une fois d’être mise en minorité absolue (une voix contre 25 ou plus – je ne me souviens plus exactement du nombre d’élèves…). Très perturbant, quand même!

C’était avec une classe de 3ème. Une classe dynamique, sympathique, avec laquelle le courant passait très bien. Au premier trimestre, nous avions créé une pièce à partir de séances d’expression corporelle (j’y reviendrai) : "Une famille peut en cacher une autre". Il s’agissait d’une réunion de familles, type réunion Tup… avec parents, enfants et grand-mère. Les mères examinaient les produits, les pères jouaient aux cartes, la grand-mère racontait des histoires aux enfants… qui partaient vite jouer ailleurs. Une des scènes dont je me souviens est celle d’un "enfant" sautant dans les bras de son "père" : les deux ados avaient à peu près la même taille, et je crus que le père, surpris, allait laisser tomber l’enfant. Il n’en fut rien, et l’on garda la scène…

Le succès de la pièce, au gymnase, devant plusieurs classes, fut total. Si bien que les acteurs émirent le désir d’en créer une autre au trimestre suivant. Nous repartîmes du personnage de la grand-mère conteuse : cette fois, les enfants l’écoutaient, mais les parents intervenaient en interdisant à la grand-mère de raconter des histoires aussi stupides. Seuls dans leur chambre, les enfants voyaient alors apparaître des personnages de contes de fées, qui les emmenaient. Les parents, découvrant leur disparition, tentaient de les faire revenir en leur apportant des tas de cadeaux. En vain. Apparaissaient alors des auteurs de contes de fées, qui exposaient les mérites de leurs contes. Enfin, surgissait un éducateur, qui expliquait l’intérêt des contes pour la formation des enfants (nous avions lu des extraits de La Psychanalyse des contes de fées de Bettelheim). Les parents admettaient leurs erreurs, rappelaient la grand-mère, et les enfants revenaient avec leurs nouveaux compagnons.

Si j’ai raconté brièvement la pièce, c’est pour que vous compreniez mieux le problème. Le problème, c’était l’éducateur. D’abord, il y avait eu litige sur qui allait jouer ce personnage, et mes arguments l’avaient emporté. Provisoirement. Car j’eus la surprise, à une des répétitions suivantes, de découvrir qu’il y avait eu échange de rôles. Bon. Eddie me paraissait à la fois trop timide et nerveux pour le personnage, mais puisque tout le monde était d’accord…

La "crise" vint à moins d’un mois de la représentation : ce jour-là, Eddie arriva en disant que ce serait beaucoup mieux s’il arrivait de la salle au lieu d’arriver des coulisses. Si j’étais d’accord (voire tentée) sur le plan scénique, je ne l’étais pas du tout sur le plan pratique : cela signifiait que, pendant plus d’une heure, Eddie était seul dans la salle (nous ne jouions plus cette fois au gymnase, mais dans une salle de spectacles de plus de 700 places, à l’occasion d’une fête de fin d’année), qu’il devait se lever, et monter sur scène pour intervenir. Beaucoup plus difficile que d’arriver des coulisses, où les copains sont là pour noyer un peu le trac. J’argumentai longtemps, très longtemps, jusqu’à ce que l’un d’eux propose de voter.

Toutes les voix furent pour accepter la proposition d’Eddie.

Je n’avais pas le choix : je dus me plier à cette décision unanime.

L’éducateur ajouta même un jeu de scène lors de la représentation : il fit semblant de se quereller avec son voisin (un professeur bien surpris!), dans la salle, comme si celui-ci l’empêchait de se lever et d’aller sur scène. Très bel effet.

N’empêche : se trouver ainsi seule contre un vote unanime, ce n’est pas évident!

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