Prise d’otages… ou prise de têtes ?

J’ai réagi assez « brutalement », il y a quelque temps, à un commentaire reprenant le terme – désormais courant – d’ »otages » pour désigner les gens empêchés de vaquer à leurs occupations pour cause de grève.

« Otage » renvoie dans notre imaginaire à tous ces gens – français ou non – pris par les autorités allemandes pendant la dernière guerre, et souvent exécutés. Pris au hasard de rafles, innocents ou non (pas de jugement, même expéditif), en représailles contre des actes « anti-allemands ».

Plus récemment, « otages » renvoie à tous ces gens, de tous pays, kidnappés par tel ou tel parti de tel ou tel pays : considérés comme « monnaie d’échange » pour obtenir de l’argent ou une décision politique.

Dans les deux cas, un « otage » n’est pas une personne, mais un moyen de faire pression, et sa vie n’a que la valeur de ce qu’on peut obtenir en contrepartie. Si on ne peut rien obtenir, on tue l’otage.

Quel rapport avec les gens massés sur le quai d’une gare un jour de grève, attendant un train hypothétique ? Lesquels gens – au passage – sont avertis des difficultés attendues, et ont donc la possibilité de décider à l’avance de ce qu’ils vont faire le jour de la grève…

Je ne mésestime pas leurs difficultés. Je les reconnais. Mais je leur dénie le droit de s’appeler « otages »… D’ailleurs, ce n’est pas eux qui s’arrogent ce terme…

Oui, je sais, le vocabulaire fait partie des moyens de lutte. J’ignore qui a eu un jour (quand ?) l’idée « géniale » d’utiliser le mot « otage » dans le cadre d’un conflit social, mais il est évident que ce mot a fait recette chez les patrons et leurs affiliés, politiques ou non. C’est un moyen peu onéreux de discréditer une grève. Et toute grève est évidemment bonne à discréditer…

Évidemment, on pourrait imaginer que, lors d’un désaccord entre travailleurs et patrons (ou État… lui-même patron), des représentants des deux parties s’installent autour d’une table, et discutent jusqu’à obtenir satisfaction, de part et d’autre. Malheureusement, le plus souvent, ces discussions n’aboutissent pas, les intérêts des uns et des autres s’opposant : le patron veut gagner davantage d’argent, quitte à « tondre » un peu plus ses employés (ou à, carrément, délocaliser son entreprise pour avoir une main-d’œuvre moins onéreuse et plus docile), le travailleur veut gagner un peu mieux sa vie, quitte à diminuer quelque peu les bénéfices du patron. Donc, rapport de forces.

La force étant, par définition, du côté du plus fort, donc du patron, ne reste plus au travailleur qu’à lui opposer le nombre. Et la grève est, jusqu’ici, le moyen le plus efficace de « faire nombre » et de montrer sa détermination… Cela, malgré son coût pour les travailleurs, car on oublie bien souvent qu’une grève, pour un travailleur, signifie un important manque à gagner, voire une menace pour son emploi. Ce n’est pas une décision qu’on prend de gaieté de cœur !

Et les usagers, alors, quel est leur rôle là-dedans ?

Énorme : car c’est à l’aune de leur mécontentement que va se jouer la décision. Selon qu’ils soutiennent la grève ou se plaignent, des pressions vont s’exercer pour endiguer le conflit et trouver des réponses adéquates. Pris en otages, dites-vous ? Mais… par le patron ou par les travailleurs ? Qui des deux bloque les discussions ?

J’entends bien : telle ou telle grève ne concerne qu’une (petite) catégorie de travailleurs, vous lui déniez donc le « droit » de gêner tous les autres… Mais dites-moi, dans l’Histoire, est-ce que les « avantages » obtenus ici ou là à la force du poignet n’ont pas fini par être ceux de l’ensemble des travailleurs ? Est-ce que nous n’avons pas tous bénéficié, au fil du temps, des avantages obtenus par les Mineurs du Nord ou d’ailleurs ?

Je me souviens d’une petite histoire, lorsque j’étais surveillante d’internat, en 69. A table, une prof se vantait que ses enfants, étudiants tous deux, n’avaient pas fait grève, avaient continué à aller aux cours qui persistaient encore, à travailler, à préparer leurs examens. Une autre collègue lui a répondu : « Oui, c’est bien, ils ont récolté les bénéfices des grèves et, en plus, ils ont eu leurs examens ! ».

J’attends qu’un « otage » refuse pour lui-même les avantages que ses « ennemis » grévistes auront acquis…

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4 commentaires sur “Prise d’otages… ou prise de têtes ?”

  1. odile dit :

    La manipulation mentale est, de la part du gouvernement -comme d’habitude- extrêmement simpliste: on fait tout pour dresser les catégories les unes contre les autres. Le gouvernement a dit que pour l’instant, il ne toucherait pas aux « régimes spéciaux » (SNCF, RATP…). Or, pour qui est-il le plus «  »facile »" et le plus visible de faire grève? Evidemment les employés des transports publics! Bien joué! Ainsi il est facile de les stigmatiser (« ils ont déjà plein de privilèges, de quoi ils se plaignent! ») C’est oublier que l’action syndicale est avant tout une action collective, et que quand on se bat, on ne se bat pas nécessairement pour soi, mais pour tout le monde; sinon, pourquoi voit-on des retraités dans les manifs, puisqu’ils l’ont déjà, eux, leur retraite? Donc, si les transports publics sont en grève, ce n’est pas que pour défendre leurs acquis, mais surtout pour que le gouvernement ne touche pas aux nôtres. Et si nous gagnons, ce sera aussi grâce à ceux qui se sont battus pour nous. Dans chaque bataille, il y a des alliés, non?

  2. Ex-prof dit :

    Bien que faisant partie de la petite frange de population qui aura eu droit à la retraite à 60 ans, je trouve ce projet de réforme profondément injuste, et suis de tout cœur avec grévistes et manifestants !

    Et… il m’est arrivé de faire grève pour d’autres causes que « la mienne propre »… Je me souviens par exemple d’une grève pour le statut des PEGC… à laquelle bien peu de PEGC de mon établissement avaient participé… ce qui m’avait beaucoup déçue ! Et, plus récemment, d’une autre pour la Sécu…

    On peut se sentir concerné – question de justice, par exemple – sans attendre de bénéfice pour soi-même, je suis tout à fait d’accord avec toi ! Mais… ce n’est pas dans l’air du temps ! Voir les questions de mes collègues, ces quelques dernières années : « Mais pourquoi tu te syndiques, si tu ne demandes pas ta mutation ? » ! ! !

  3. odile dit :

    Je ne résiste pas à vous faire écouter cette petite chronique de Caroline Cartier, entendue sur France Inter ces jours-ci.

    http://www.franceinter.fr/emission-cartier-libre-repete-apres-moi

    …et je vous conseille ce rendez-vous quotidien avec Caroline!

    Bonne fin d’année à la blogueuse et à tous ses lecteurs.

  4. Ex-prof dit :

    Merci ! C’est en effet un joli « cours de diction » !

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