A l’heure du « manuel » numérique…

Suite à l’intéressant billet de Lucien sur le « dégraissage du mammouth » et la fermeture de 1500 classes pour la rentrée 2011, je me suis un peu promenée sur Internet, et ai découvert, un peu par hasard, le rapport de l’Inspection Générale (demandée par le ministère en septembre 2009) de juillet 2010 : Le manuel scolaire à l’heure du numérique.

Vous l’avouerai-je ? J’ai eu comme un sursaut, pensant à tous ces manuels que j’ai compulsés dans mon existence d’élève et de prof… et même de retraitée (mais là, c’est vrai, je m’intéresse plutôt aux manuels « anciens », XIXème et début XXème…).

Bien que j’aie été traitée, ici même, d’animal préhistorique incapable de comprendre la réalité du monde moderne (je schématise, n’ayant plus en tête les termes utilisés), je veux rappeler quelques détails me concernant :

– 1985 : Plan « Informatique pour tous » : stage (plus ou moins obligatoire, je ne me souviens plus). A partir de là, j’ai emmené mes classes en salle informatique, équipée de TO7 et MO5, redoutables petits engins d’une faible capacité (je crois me souvenir de 8 ko…) et demandant pas mal de patience au prof et aux élèves pour en sortir quelque chose… Deux ou trois touches pour obtenir une lettre accentuée, une de plus pour l’accent circonflexe, une de plus pour le tréma… Les élèves, estimant qu’ils n’avaient pas assez de doigts pour tout cela, écrivaient sans accents…).

– 1990 : Achat de mon premier PC (disque dur de 20 Mo… ça fait rêver, non ?) avec imprimante (à aiguilles, évidemment !) qui me permettait de ranger ma machine à écrire pour réaliser mes fiches de cours (à dupliquer avec la machine à alcool). J’ai été une des premières de mon collège (sinon la première) à distribuer à mes élèves des cours en police Courrier violette…

– 1995 (je crois) : connexion à Internet, et découverte – professionnelle (ce qui n’empêche pas les autres découvertes…) – de textes, illustrations et exercices multipliant mes possibilités de « création ».

Entre temps, le collège s’est doté de PC, s’est connecté lui aussi quelques années plus tard, et je pense qu’une bonne partie de mes classes, sinon toutes, ont été conduites en salle informatique.

Je ne suis donc pas une adversaire acharnée du numérique (la preuve : ce blog !), j’ai créé il y a quelques années un site de « révisions » de grammaire, avec quelques cours et des exercices à faire en ligne (qu’il faudrait d’ailleurs que je retravaille un de ces jours…).

Par ailleurs, je crois n’avoir jamais été esclave d’un manuel, quel qu’il soit. J’ai toujours préparé mes cours avec un certain nombre de manuels, tirant un texte de l’un, des leçons de plusieurs autres, des exercices de plusieurs autres encore. Dès que la photocopieuse est apparue au collège, tous mes cours ont été photocopiés pour les élèves (c’était plus compliqué avec la machine à alcool et la police Courrier, qui ne permettait pas de mise en page terrible…). L’avantage premier, c’est que les élèves pouvaient écrire dessus, souligner, annoter. L’avantage second était qu’on gagnait beaucoup de temps pour les exercices de grammaire ou de vocabulaire, les élèves pouvant compléter ou souligner les phrases au lieu de devoir tout recopier. Enfin, pour les études de textes, la mise en relation d’éléments (de champs lexicaux, par exemple) pouvait se faire facilement et visuellement à l’aide de crayons de couleurs ou de surligneurs.

Cependant, si l’on utilisait peu les manuels en classe, il me semblait important (et il me semble toujours…) que les élèves puissent s’y référer en dehors des cours : mes « leçons » photocopiées étaient forcément très brèves, et les manuels donnaient beaucoup plus d’explications, qui pouvaient rappeler aux élèves les explications orales du cours.

Le « manuel » (???) numérique ne me semble pas pouvoir remplacer le « vrai » manuel qu’on peut feuilleter, relire plus facilement qu’à l’écran (je trouve… j’avoue que je ne saurais lire un livre sur écran, j’ai besoin de me repérer dans la page, de tourner les feuillets pour trouver la fin d’un chapitre, etc.). La lecture à l’écran me semble plus « volatile »…

D’ailleurs, dans l’expérience menée dans les Landes, les élèves, munis d’un ordinateur portable, avaient cependant le manuel papier à la maison.

Le rapport fait, pour ce que je puis apprécier, le tour de la question : enseignants, élèves et parents, bien sûr, mais aussi éditeurs et contraintes du numérique. Il précise même le danger de cours encore plus magistraux avec l’utilisation de l’écran numérique…

Pour ma part, j’imagine mal, en classe, chaque élève devant son ordinateur portable (sans parler de l’encombrement de la table) faisant ses exercices. Sauf occasionnellement, bien sûr ! Entre autres, me manquent les relations entre élèves : quand on fait un exercice sur papier, il est facile de se pencher sur la feuille du voisin et de lui poser une question ; beaucoup moins facile de se pencher sur un écran. Or, pour moi, les relations entre élèves sont très importantes : au point de vue humain, certes, mais aussi au point de vue pédagogique : un voisin peut apporter une précision, éclairer une démarche ; une recherche commune peut aider l’un et l’autre à avancer.

Un des avantages du « manuel » numérique… est de diminuer le poids du cartable, dont on se soucie beaucoup depuis quelques années… Mais je me demande si, dans quelques années, on ne se souciera pas des problèmes de vue d’enfants soumis de 6 à 16 ans (voire plus) à la vision d’un écran 5 ou 6 heures par jour (pour ne parler que des heures de classe, et imaginer qu’il y a tout de même des moments « sans ordinateur », selon les matières)…

Le rapport fait état des problèmes posés par les parents :

Pour les parents d’élèves, la problématique majeure, s’agissant des outils et des ressources numériques, demeure celle de l’égalité d’accès. Pour eux le problème se pose doublement :
– d’une part, ils dénoncent la disparité des situations des établissements et des écoles au regard des usages du numérique : réseaux et accès haut débit (ou très haut débit), équipements et maintenance, espace numérique de travail, disponibilité de ressources numériques. Cette disparité est d’autant plus grande que l’investissement des collectivités territoriales est variable et s’exerce selon un modèle de partage des responsabilités dont on a vu qu’il n’était pas toujours clairement établi. Le problème est encore plus complexe pour les établissements d’enseignement privé, dont l’État assure seulement le premier équipement, à charge pour les collectivités territoriales (qui n’y sont pas expressément tenues) de compléter et de renouveler celui-ci ;
– d’autre part, pour l’utilisation au domicile, les effets redoutés sont ceux d’une double fracture numérique : certaines familles en effet ne sont pas équipées des matériels requis (ordinateurs, mais aussi connexion à l’internet en haut débit) ou, même si elles sont équipées, n’ont ni la pratique ni la maîtrise de l’outil.

Plus loin, le rapport minimise la « fracture numérique », en voie de résolution : je veux bien croire que de plus en plus de familles possèdent ordinateur et accès à Internet… mais, n’y aurait-il qu’un tout petit pourcentage de familles ne les ayant pas, il me semble que la vocation d’une Éducation « Nationale » est de prévoir un enseignement pour tous… D’ailleurs, dans ses « Recommandations », à la fin, le rapport préconise :

Soutenir et accompagner les usages de l’ENT dans l’espace privé, tant par les élèves que par les parents, notamment pour l’accès aux ressources pour l’enseignement.
Prendre en charge sous forme d’aides directes, les cas de carence d’équipement et d’accès au réseau au domicile familial, fournir une offre de substitution, soit dans l’établissement, soit directement à l’élève et à sa famille.

Le rapport évoque également les problèmes liés à la couverture du réseau, inégale selon les régions, et à l’obsolescence rapide du matériel numérique :

Quelles qu’elles soient, les évolutions du « manuel », numérisé ou numérique, s’inscrivent dans une histoire de l’industrie informatique caractérisée par une extrême volatilité des machines aussi bien que des logiciels. Le « temps de vie » d’un système opératoire est de l’ordre de cinq à six ans et, conformément à la « loi de Moore », l’accroissement de la puissance des « puces » se traduit par des avancées presque exponentielles dans les usages informatiques eux-mêmes : utilisation d’applications de plus en plus « lourdes » et « gourmandes » en ressources, production d’objets de plus en plus complexes.

Il envisage aussi (abomination des abominations !) l’utilisation d’autres outils que les ordinateurs :

Une tablette Kindle, un iPad, une Slate (HP), un assistant numérique ou certains téléphones portables accomplissent désormais des tâches autrefois dévolues aux seuls ordinateurs de relativement forte puissance. Du coup, la lecture sur écran, son ergonomie et ses conditions changent d’échelle avec la prolifération des unités informatiques qu’un particulier peut manipuler : ordinateur de bureau, ordinateur portable, netbook, reader, digital assistant, téléphone, clé USB, etc. L’ordinateur n’est donc pas l’espace de prédilection du « manuel » à l’heure du numérique, c’en est un support parmi d’autres, et c’est bien plutôt la multiplicité de ces « autres » qui doit être au centre des préoccupations des créateurs de contenus, des éditeurs scolaires aussi bien que des médiateurs-savants que sont les enseignants.

Lire Zola sur un téléphone portable… Vous imaginez ???

Pour finir, quelques-unes des Recommandations du rapport :

Introduire, dans le cadre actuel des épreuves du baccalauréat, des modalités d’évaluation de la maîtrise de ressources numériques, de leur utilisation et de leur compréhension.
Mettre en place des expérimentations dès la session 2011.

Je suis curieuse de savoir si ces expérimentations vont avoir lieu, et quels vont être les « exercices » permettant cette évaluation…

Veiller, dans le cadre des instances de pilotage départementales ou de circonscription à la fixation d’objectifs de diminution progressive du nombre de photocopies réalisées.
Dégager les marges d’autonomie financière consécutives à cette diminution pour y substituer l’utilisation de ressources numériques.
Accompagner cette mutation des pratiques au plan juridique, au plan technique comme au plan managérial.

Plus de photocops ! Hé bien, heureusement que je suis partie !
Mais c’est pas grave : à la maison, l’élève (ou ses parents !) imprimeront le texte ou la leçon eux-mêmes ! Comme pour un certain nombre de modes d’emploi qu’on ne trouve plus maintenant que sur CD !
Quant aux familles qui ne pourront, pour des raisons matérielles, réaliser ces multiples impressions quotidiennes (ou à peu près)…
Ben quoi : on s’en fiche, non ?

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4 Responses to “A l’heure du « manuel » numérique…”

  1. Axel dit :

    L’un de mes collègues évoquait déjà l’an dernier l’achat de manuels numériques.
    L’équipe n’y a pas été favorable l’an dernier, mais la tendance est en train de s’inverser avec l’accès plus facile au vidéo projecteur.
    De plus en plus souvent les élèves perdent (!) leur manuel ou « oublient » de l’apporter, et quand ils l’ont devant eux il faut régulièrement vérifier qu’ils sont bien sur la page étudiée…
    Le manuel numérique peut être intéressant, surtout qu’il permet l’accès à d’autres ressources (le site « compagnon ») que celle du manuel papier, et si on projette on peut aussi souligner, annoter. Par contre, je ne vois pas comment se passer des photocopies pour les élèves ?

    En salle informatique (où je ne peux aller qu’avec les 6° puisque c’est le seul niveau où l’on peut encore travailler en demi-groupe – et le seul qui ait un horaire qui ne soit pas réduit à peau de chagrin…) les élèves n’hésitent jamais à regarder ce que fait le voisin, à l’aider, ou à commenter son travail. Je crois que cet aspect là n’est pas en danger 😉

    En seconde l’an prochain tous les élèves devraient être équipés d’un portable offert par le Conseil général. C’était déjà le cas pour mes neveux dans une commune richement dotée (ils ont 20 et 22 ans aujourd’hui…) et les manuels papier restaient à la maison (mais je crois savoir qu’ils ne les consultaient guère…)
    Je ne sais pas si c’est ou non un progrès, mais je crois que nous n’aurons guère le choix de toute façon.
    En tout cas, j’y vois personnellement un grand avantage : des devoirs lisibles !

  2. Ex-prof dit :

    J’en discutais justement aujourd’hui avec ma nièce : elle a 21 ans et fait des études de podologie. Eh bien… comme moi, elle trouve que la lecture à l’écran, sauf pour des textes courts, est « volatile » : pour un apprentissage – ou des révisions – plus « sérieux », elle a besoin du support papier. Je pense qu’en fait notre attention à la lecture n’est pas uniforme, et qu’il est plus facile de se repérer sur papier pour revenir en arrière : le texte ne « bouge » pas, on peut se souvenir d’avoir lâché « en haut à droite » de la page précédente. Alors que sur écran, le texte défile sans repères.

    Quant aux devoirs imprimés… non ! pitié ! On est là aussi pour apprendre aux élèves à écrire correctement, écriture, orthographe et style font partie de notre devoir d’éducation !

    Encore une fois, bravo pour les côtés pratiques et « encyclopédiques »… à condition qu’on ait aussi la possibilité d’apprendre aux élèves comment « trier » les multiples informations. Mais le support papier, manuel ET photocopies, je le trouve indispensable ! Que les élèves « oublient » de consulter leur manuel, même si on leur a appris comment procéder et qu’on a insisté régulièrement sur ce travail est une chose ; qu’on le supprime à cause de cela est une aberration : autant laisser la classe faire ce qu’elle veut, sans contrôle ! Va-t-on aussi supprimer leçons à apprendre, exercices à faire, parce que certains élèves omettent de faire leur travail ?

  3. Axel dit :

    Hum, hum… vais-je répondre ?… Je ne voudrais pas te fâcher, ni défendre trop fort une « avancée » à laquelle je n’adhère que fort timidement.

    Les devoirs imprimés : j’accepte et j’encourage, oui. D’autres collègues réagissent comme toi, mais les IO précisent clairement que nous devons les accepter. L’orthographe et le style ne sont « donnés » par aucun logiciel, à mon sens il s’agit plutôt d’une aide – peut-être plus accessible que dictionnaire et manuel de grammaire à portée de main.

    Personnellement j’imprime les textes longs que je reçois (les formateurs ont pour consigne d’envoyer les documents par mail et d’éviter les photocopies) parce que je ne peux pas envisager de lire vraiment tout un dossier sur un écran. Mais je ne suis pas sûre que les jeunes générations aient ce problème (même si une jeune femme de 21 ans est effectivement jeune, elle n’a pas été confrontée quotidiennement aux écrans j’imagine).

    Et le dernier point qui fâche…
    « Va-t-on aussi supprimer leçons à apprendre, exercices à faire, parce que certains élèves omettent de faire leur travail ? »
    Eh bien… on n’en est plus très loin. Déjà je dirais que « certains élèves » seulement font leur travail dans notre zone sinistrée. Ensuite, entre le principal qui ne cesse de répéter qu’il ne sert à rien de les punir ou de donner des devoirs maison « puisque vous savez qu’ils ne les feront pas », et le directeur d’école qui lors de la dernière liaison CM2-6° nous a fait remarquer sans aménité qu’à l’école on apprend en classe… (ce qui mériterait un débat à part entière, mais la rencontre fut suffisamment houleuse, je ne tiens pas à m’y replonger !) – eh bien je ne jurerais pas que les leçons et les exercices soient toujours à l’ordre du jour d’ici quelques années…

  4. Ex-prof dit :

    Désolée si j’ai eu l’air de me fâcher… Il arrive que je me laisse emporter, j’espère que tu ne m’en voudras pas…

    Il m’est arrivé d’accepter des devoirs imprimés : lorsqu’il s’agissait d’un « roman » écrit par un groupe, qui préférait me le rendre ainsi. C’est les seuls cas, pour autant que je m’en souvienne. Et comme j’avais suivi, tout au long des séances de travail de groupes, l’évolution de leurs écrits, cela ne m’a jamais posé problème.

    Mais pour un travail fait à la maison (ou même en classe, pour certains types de travaux)… le copié-collé doit bien fonctionner ! Et si l’orthographe n’est pas encore parfaite dans les logiciels de traitement de texte, le repérage des mots erronés (très pratique !) se fait généralement assez bien ; de nets progrès aussi dans l’orthographe des textes scannés ou dictés… Dans tous ces cas, l’élève n’a plus à se poser de questions : l’ordinateur le fera pour lui…

    Est-ce qu’on peut, sans un vague soupçon, corriger une rédaction faite à la maison sur ordinateur ? Comment savoir si elle n’a pas été récupérée sur un site quelconque ??? (Personnellement, cela fait très très longtemps que je faisais faire en classe toutes les rédactions – quitte à en donner moins souvent -, ayant vite compris que les conditions de travail des uns et des autres étaient trop différentes pour que je puisse noter « équitablement » ce genre de travail…)

    Tant pis si, décidément, je suis un vieux croûton antédiluvien : on se plaignait déjà que nos élèves, avec, entre autres, les photocopies, n’écrivaient plus assez… va-t-on revenir à une époque où ils sauront tout juste signer, comme nos lointains ancêtres ??? Quelle que soit l’évolution de notre monde, on aura toujours besoin d’écrire à la main, et l’école est évidemment le lieu où apprendre et entretenir cet apprentissage…

    (Petite précision au passage sur la jeune fille de 21 ans : quand elle avait 11 ou 12 ans, ses parents retiraient je ne sais plus quel élément de l’ordinateur avant de partir travailler… histoire d’éviter qu’elle y passe tout son temps libre…)

    Quant à supprimer le travail à la maison… ce sera une bonne façon de pousser définitivement hors de l’école les élèves en difficulté ! J’ai toujours fait attention à ne pas trop en donner : terminer un travail fait en classe, apprendre un cours de grammaire, faire quelques exercices, préparer une dictée, apprendre des conjugaisons… mais j’en ai toujours donné, persuadée que ce temps de travail personnel est nécessaire pour assimiler ce qui a été vu en classe. J’ai toujours eu, bien sûr, des élèves dans mes classes qui « ne faisaient rien »… mais au moins, ils le savaient ! Donner le sentiment aux enfants qu’on « apprend » rien qu’en écoutant plus ou moins distraitement un cours, c’est, à mon sens, de l’escroquerie ! L’apprentissage requiert temps de latence et reprises : si l’on veut que l’élève « sache » en quittant le collège le soir, il faut réduire de moitié – au moins ! – les programmes, et rendre l’étude surveillée obligatoire après les cours…

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