Pan sur les profs ! (encore…)

Bon, d’accord, les enseignants ne sont peut-être pas un électorat à ménager… Mais quand même !

Merci à Lucien qui nous signale les projets de décret et d’arrêté concernant les enseignants et autres personnels d’éducation. Comme il explique très bien les conséquences financières de ce projet, je me contenterai de le citer :

Évaluation des profs : derrière les modalités, la question des salaires

Imaginons un professeur qualifié d’exemplaire par sa hiérarchie : ayant bénéficié de la réduction de 5 mois tous les trois ans, il parviendra au dernier échelon au bout de 26 ans environ, contre 20 ans actuellement.

Rien ne change en revanche pour le « mauvais prof », qui ne verra le dernier échelon qu’après 29 ans : on notera l’ironie d’un projet émanant d’un gouvernement qui voudrait faire une place plus grande au mérite et qui pénalise proportionnellement davantage les « bons profs » que les mauvais !

Concrètement, les enseignants verront leur salaire stagner plus longtemps, ne connaîtront d’augmentation que de loin en loin. Autant dire que leur pouvoir d’achat va sérieusement se dégrader sur la durée. Peu importe, le gouvernement fera ainsi chaque année quelques centaines de millions d’euros d’économies : l’argent des enseignants, celui-là même qui ne leur sera pas versé par la grâce du présent décret…

Merci également à François Jarraud, du Café pédagogique, qui met à notre disposition ces projets :

Décret n°2012- du 2012 portant dispositions statutaires relatives à l’appréciation et à la reconnaissance de la valeur professionnelle des personnels enseignants, d’éducation et d’orientation relevant du ministre chargé de l’éducation nationale

Objet : modification du système de l’appréciation de la valeur professionnelle par la mise en oeuvre d’un entretien professionnel et des modalités d’avancement d’échelon par l’introduction d’un mécanisme de réductions d’ancienneté.
Entrée en vigueur : ce décret entre en vigueur le 1er septembre 2012.

Notice : La réforme du système de l’appréciation et de la reconnaissance de la valeur professionnelle des personnels enseignants, d’éducation et d’orientation constitue l’un des volets du « pacte de carrière » annoncé par le Gouvernement en octobre 2009 puis confirmé en mars 2010 visant à améliorer les conditions d’exercice du métier d’enseignant dans le cadre d’une gestion plus dynamique et personnalisée des ressources humaines.

Voyons un peu le projet d’arrêté concernant la notation des enseignants…

document de travail V4
1
ARRETE
Arrêté du …..relatif aux conditions générales de l’appréciation de la valeur professionnelle des personnels enseignants, d’orientation et d’éducation relevant du ministère chargé de l’éducation nationale

L’entretien professionnel est conduit par le supérieur hiérarchique direct de l’agent. Pour les enseignants du second degré pré-baccalauréat et post-baccalauréat le supérieur hiérarchique est le chef d’établissement ou son (ses) adjoint(s). Pour les enseignants du premier degré le supérieur hiérarchique est l’inspecteur de l’éducation nationale compétent.
En cas de nécessité liée à la continuité du service public, l’autorité hiérarchique peut également désigner un autre fonctionnaire pour mener les entretiens d’évaluation au sein des écoles ou établissements.

Je me suis déjà exprimée sur cette question, mais j’y reviens… Faire noter l’enseignant uniquement par son chef d’établissement me semble une aberration totale. Rappelons que, actuellement, la notation se fait à 40% par le chef d’établissement, sur des critères discutables, certes, mais globalement d’ordre « administratif », et à 60% par un inspecteur pédagogique censé évaluer la pédagogie de l’enseignant en assistant à une heure de cours. Que ce système ait besoin d’être revisité, c’est probable. En supprimant l’inspection, toute discutable qu’elle puisse être ? L’inspecteur a du moins, sur le chef d’établissement, l’avantage de connaître la matière enseignée, et est donc plus à même d’apprécier le travail du professeur, et son « efficacité ».

Comme, dans le même temps, on demande de plus en plus aux chefs d’établissement de jouer le rôle de chefs d’entreprise, et même d’embaucher directement leurs personnels, enseignants ou non… on peut imaginer les dérives ! Si c’est celui qui m’embauche qui me note… mon emploi est à sa merci !

Et que va-t-on faire des inspecteurs pédagogiques ? On les supprime ? En voilà, de belles économies à réaliser !

Mais voyons sur quoi le professeur va être noté :

Article 5
Le processus d’évaluation est engagé par une démarche d’auto-évaluation qui s’appuie principalement sur les compétences définies à l’annexe de l’arrêté du 12 mai 2010 portant définition des compétences à acquérir par les professeurs, documentalistes et conseillers principaux d’éducation. Il s’agit notamment pour l’agent d’évaluer sa capacité à faire progresser :
– chaque élève ;
– les compétences dans sa discipline ou ses domaines d’apprentissage;
– sa pratique professionnelle dans l’action collective de l’école ou de l’établissement, en lien avec les parents d’élève et les partenaires. Cette action se situe conformément aux orientations validées par les instances de l’école ou de l’établissement par la mise en place notamment de projets pédagogiques transversaux et pluridisciplinaires assurant la cohérence d’un enseignement collectif ;
– la qualité du cadre de travail afin qu’il soit propice aux apprentissages et au partage des valeurs de la République, notamment le respect mutuel et l’égalité entre tous les élèves.

Article 6
L’appréciation du positionnement de l’agent au regard des critères décrits à l’article 5 est réalisée par le supérieur hiérarchique au regard, d’une part, de l’analyse des résultats de l’auto évaluation et, d’autre part, de l’examen de la manière de servir de l’agent.

Je ne comprends pas bien « l’auto évaluation » : le prof doit faire lui-même une évaluation de ses compétences ? Et en fournir un rapport à son chef d’établissement ??? Et j’aime bien « la manière de servir »… Voilà qui éclaire singulièrement la profession…

Bon, c’est un détail… Revenons sur le contenu :
– capacité à faire progresser chaque élève :
C’est évidemment ce à quoi tend chaque enseignant (sauf cas pathologiques…). Y arrive-t-il pour autant ? Difficile à dire ! Prenons le cas – au hasard – d’un prof de Français en collège : il a l’avantage, sur nombre de ses collègues, de n’avoir que peu d’élèves, environ 120). Peut-il, honnêtement, déterminer qu’il a fait progresser chacun de ces 120 élèves ? Ou même, la moitié seulement ? J’aurais été bien embêtée si l’on m’avait demandé de dresser un bilan de ce genre ! Pour quelques élèves, c’est évident, mais pour le plus grand nombre… Quant aux profs qui ont la charge de plusieurs centaines d’élèves… je ne vois pas bien comment on peut évaluer leur action sur ce grand nombre d’enfants ou ados !
Le « mieux », alors, serait de donner les « bonnes classes » aux « bons profs » : ayant de bons résultats, elles prouveraient que le prof est bon… Quant aux « mauvais profs », ne parvenant pas à faire progresser leurs « mauvaises classes »… cela justifierait leur… mauvaise note !

– capacité à faire progresser les compétences dans sa discipline ou ses domaines d’apprentissage :
Même problème… compliqué du fait que l’évaluateur ne connaît peut-être rien à la discipline en question ! Ou n’en a que ses propres souvenirs d’élève !

– capacité à faire progresser sa pratique professionnelle dans l’action collective de l’école ou de l’établissement, en lien avec les parents d’élève et les partenaires :
Ça, à mon avis, c’est le plus dangereux… et le plus facile à évaluer par le chef d’établissement ! Il s’agit donc de calculer l’investissement de l’enseignant en dehors de son travail d’enseignement (qui, rappelons-le, comporte des heures de cours, de préparations et de corrections, plus des entretiens avec élèves et parents d’élèves et réunions avec les collègues des mêmes classes… ce qui représente tout de même une bonne quarantaine d’heures hebdomadaires, compte non tenu des travaux réalisés en dehors des périodes scolaires… lesquelles périodes de « vacances », on ne le répétera jamais assez, ne sont en fait pas réellement « payées » !). Exiger en plus que l’enseignant s’engage dans d’autres actions me semble déraisonnable ! Donnons-lui déjà les moyens de faire correctement son travail, on verra le reste après !
Bien sûr que des projets collectifs sont un « plus », pour l’établissement comme pour les élèves. Et tant mieux pour tout le monde si des professeurs se sentent à même de mener ces projets, malgré l’énorme investissement que cela demande en temps et en travail (non payés !). Mais en faire une « norme », quitte à ce que certains, d’une disponibilité ou d’une force de travail moins grandes, en viennent à bâcler leur métier d’enseignant… c’est un non-sens ! Si on veut vraiment « faire la différence »… payons alors les heures de travail effectuées en plus (ou au moins une partie de ces heures…) !

– capacité à faire progresser la qualité du cadre de travail :
Là aussi, nous nous y efforçons tous ! Mais comment faire réellement un « bilan » ? Les classes ont une « individualité » (si j’ose dire) propre, et nous avons tous eu, certaines années, des classes avec lesquelles nous n’arrivions « à rien » (ce qui est certes exagéré… mais c’est ainsi qu’on le ressent). Si, par malchance, l’année de l’évaluation, le prof a justement des classes qui « ne marchent pas », peut-on vraiment lui en faire porter la responsabilité ?

Article 14
L’agent dont le service est partagé entre plusieurs établissements fait l’objet d’un entretien d’évaluation réalisé par le supérieur hiérarchique de l’établissement d’affectation principale. Le supérieur hiérarchique recueille l’avis des autres chefs d’établissement le cas échéant.
Article 15
L’agent en situation de titulaire sur zone de remplacement est évalué par le chef d’établissement de rattachement administratif. Il recueille l’avis des autres chefs d’établissement où l’agent a exercé.

Déjà que les entretiens avec tous les enseignants de son établissement vont lui demander quelque temps (!), mais le chef d’établissement devra aussi (ce qui paraît « normal ») contacter d’autres chefs d’établissement ! Combien d’heures vont lui prendre ces nouvelles activités ? Car un chef d’établissement a deux ou trois petites choses à faire : veiller à l’établissement lui-même, son entretien, sa sécurité, établir des budgets, encadrer tous les personnels (enseignants, mais aussi assistants d’éducation, personnels de service et d’entretien, personnels administratifs…), s’assurer de la sécurité et du « bien-être » des élèves, recevoir parents, élèves, personnels… et j’en oublie sûrement beaucoup !

D’ailleurs, je vais laisser la conclusion à un chef d’établissement, interrogé dans un blog que nous a signalé Lucien :

Dans les coulisses des évaluations : le témoignage d’un chef d’établissement

Je pense que le système actuel d’évaluation est totalement obsolète. Cela dit, le projet du gouvernement ne me semble pas satisfaisant du tout non plus. Cela nous donnerait vraiment de travail en plus, alors que nous en avons déjà beaucoup. Cela créerait aussi des tensions dans les établissements, y compris dans ceux où règnent actuellement un climat apaisé, et, à l’heure où les conditions d’exercice sont dégradées et où les personnels sont tendus, cela ne me semble pas judicieux du tout… »

P.S. Dans le Nouvel Obs du 17/11/2011, cette citation de Nicole Bricq, sénatrice et rapporteur général de la commission des Finances :

« La défiscalisation des heures supplémentaires des fonctionnaires de ce ministère [l’Éducation nationale] coûte 1,3 milliards d’euros par an à l’État. C’est l’équivalent du coût de 40 000 emplois ! Cela relativise l’efficacité du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ».

Bon dimanche !

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9 Responses to “Pan sur les profs ! (encore…)”

  1. Lucien dit :

    Pas mal, ta citation finale, je link ! 😉

  2. Ernestine dit :

    Merci de mettre le doigt sur cette nouvelle -terrible- incohérence des crétins qui nous dirigent…
    Voilà plus de vingt ans que je vis dans l’univers souvent ubuesque de l’Education Nationale, mais là, vraiment il me semble qu’on a proprement basculé dans l’univers kafkaïen… Je me sens déjà écrasée par les multiples tâches qui incombent au prof de français et à la prof principale que je suis (d’autant qu’en plus du B2i, de l’aide aux devoirs, des projets de formation individuelle, des PPRE, du soutien, on fait aussi du suivi au jour le jour pour les élèves qui sont le plus à la ramasse… donc, ce sont des dizaines d’heures de travail qui s’ajoutent au reste, en plus d’une quantité invraisemblable de documents à remplir), si bien que je me vois mal, en plus, passer des plombes à remplir une fiche d’auto-évaluation A LA CON (c’est un système qui était à la mode pour les élèves au début des années 90, et on l’a vite abandonné, parce que c’était du grand n’importe quoi…)
    Je sais bien qu’il y a des collègues déprimés et masochistes qui seront capables d’écrire qu’ils sont nuls et incompétents… et d’autres qui écriront qu’ils sont au top, bien sûr, ils le clament assez fort tous les jours en salle des profs… Encore de l’enfumage (et la porte ouverte à tout le pipeau possible, ne nous leurrons pas sur la nature humaine… ça, il va y en avoir, du léchage de bottes du chef -suis polie- à la chaîne…) Je crois juste que, pour la plupart, nous faisons de notre mieux, en notre âme et conscience…
    J’avoue que, ces derniers temps, réfléchir à l’école et à ce qui s’y passe me donne mal à la tête -et au coeur. Je cherche refuge dans les livres, la lecture, les mots… et j’essaie de ne pas trop penser aux lendemains, parce que j’ai le sentiment, de plus en plus violent, que le bateau coule, et que ce sont les plus faibles (à savoir les gamins) qui périront les premiers.
    Pour l’instant, à mon sens, l’avenir de l’école est moribond… mais je serai devant mes classes, demain, et -sans fiche d’auto-évaluation-, je ferai de mon mieux. Comme tant d’autres…

  3. Ex-prof dit :

    Ce qui nous sauve, le plus souvent… c’est le contact avec les enfants… Face à eux, on ne se pose plus de questions stupides, on oublie les dernières déclarations de je ne sais quelle « éminence » qui ne connaît rien à notre travail, on oublie les nouveaux décrets, arrêtés et autres amusements de gens qui considèrent l’école comme une entreprise, se devant d’être « productive » et, si possible, rapportant du fric… (Les « partenaires » évoqués par l’arrêté ne seraient-ils pas, par hasard, des entreprises susceptibles, moyennant contrepartie, de financer tel ou tel projet « pédagogique » ?).

    Heureusement, il y a les enfants… étrangers à toutes ces magouilles, qui attendent beaucoup de nous. Et les enseignants, dans leur immense majorité, s’efforcent de répondre à leurs attentes.

  4. Ex-prof dit :

    Merci !

  5. Bonjour,
    Je tenais à vous informer de cette infographie sur la théorie du gender. http://www.lepost.fr/article/2011/11/22/2643683_les-vrais-chiffres-de-la-theorie-du-gendre.html
    Une pétition est en ligne sur le site http://un-ministre-irresponsable.org/

    Pour rappel: le sondage Ifop sur la théorie du gender:
    http://www.lepost.fr/article/2011/11/22/2643675_sondage-ifop-pour-valeurs-actuelles.html

    Merci de faire circuler l’information

  6. Axel dit :

    ça, plus le jour de carence en cas d’arrêt maladie (qui a tout l’air de devoir être suivi d’un deuxième jour dans les semaines qui viennent…), plus les réunions non plus hebdomadaires mais quasi quotidiennes, plus les parents qui commencent à contester les stages « sur les heures d’enseignement », plus ceux qui « veulent bien admettre » que leur chérubin vient de mentir effrontément mais du bout des lèvres, hein, parce que même ses copains disent comme lui…, si j’avais ne serait-ce que dix ans de moins les élèves ne suffiraient plus à me retenir.

    Marre à la fin de taper sur les fonctionnaires en général et les enseignants en particulier.

  7. Ex-prof dit :

    Je me suis déjà exprimée sur cette question : désolée, mais au vu des manuels incriminés, je ne suis absolument pas d’accord avec vous ! Je ne vois nullement dans les textes, tant légaux qu’éditoriaux, une référence quelconque à cette théorie. Et que des élèves de 17-19 ans voient écrit dans un manuel le mot « homosexualité » ne me paraît pas criminel !

  8. Ex-prof dit :

    Loin de moi l’idée de vanter le métier comme facile…

    Mais il y a des heures, en classe, qui nous font oublier les pressions qui s’exercent de tous côtés (et je ne parle pas seulement des pressions d’ordre économique !)…

    Quant à « taper sur les fonctionnaires »… pourquoi les prendre en considération, puisqu’ils ne voteront pas « comme il faut », dans leur grande majorité ???

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