Ces jeunes… ça sait pas !

Je lis beaucoup (plus qu’avant la retraite, évidemment !), et vite… J’ai terminé hier Enfant 44, de Tom Rob Smith, scénariste et écrivain anglais. Un « polar » d’un genre un peu particulier, se déroulant dans la Russie du KGB, où la vie n’était pas si facile…

Lecture rapide, donc. Mais il arrive, même lorsqu’on lit vite, qu’une scène, une phrase, un personnage, fasse marquer une pause. c’est ce qui m’est arrivé à la page 153, au début d’un paragraphe sur le personnage principal, Léo :

« Il avait grandi sans robinet d’eau chaude. »

Surprise, je suis retournée au début, pensant que j’avais zappé quelque chose. Mais non : l’histoire se déroule bien en 1953… Et Léo doit bien avoir une trentaine d’années. Il a donc « grandi » entre 1923 et 1943, en gros… Sans eau chaude…

Du coup, je suis retournée voir la petite note sur l’auteur : ah ! né en 1979 ! Comment quelqu’un né en 1979 peut-il savoir qu’il n’y a pas toujours eu l’eau chaude au robinet ???

Je ne « critique » pas, attention ! Je mets seulement le doigt sur le gouffre qui sépare certaines générations. Déjà que les enfants ont du mal à imaginer que leurs parents ou grands-parents n’aient pas eu la télévision quand ils étaient petits… Comment imagineraient-ils qu’ils n’aient pas connu l’eau chaude au robinet dès le berceau ?

Et pourtant…

Je ne sais évidemment pas grand chose des conditions de vie en Russie ou en Angleterre en 1953 (et avant). Elles ne devaient cependant pas être très différentes des conditions de vie en France (enfin… pour l’Angleterre ! En Russie… la vie était moins « confortable », matériellement parlant, sans parler de politique…).

J’ai grandi, moi aussi, sans robinet d’au chaude…

Dans la maison de ma grand-mère, conçue par son mari architecte, il y avait bien, dans le « cabinet de toilette », un lavabo pourvu de 2 robinets : à gauche, CHAUD écrit en rouge ; à droite FROID écrit en bleu… Mais le robinet CHAUD n’était relié à rien… Mon grand-père est mort (en 1933) avant d’avoir pu faire installer un élément aussi moderne… On se lavait donc à l’eau froide… Le samedi, jour du bain des enfants (jamais vu les adultes se baigner ! J’ignore si et comment ils pouvaient faire une toilette « complète » !), une grande marmite posée sur la cuisinière à charbon, parfois une autre sur la cuisinière à gaz, était déversée dans un baquet où les enfants se succédaient, dûment frottés et shampooinés…

Quand, à 10 ans, j’ai habité chez mes parents, l’eau chaude, réservée à la vaisselle ou la lessive, venait de la cuisinière électrique… Mais mon père fréquentait, le dimanche matin, l’établissement de « Bains-Douches », où je découvris non seulement la douche, mais aussi… l’eau sortant chaude du robinet ! On était au début des années 60. Je n’étais pas d’un milieu « pauvre » : ma grand-mère avait sa maison, mes parents avaient acheté un appartement. Mon père était artisan horloger, ma mère employée de bureau. « Français moyens », pourrait-on dire… Mais… on n’avait pas l’eau chaude !

Le premier ballon d’eau chaude, ce fut dans la nouvelle maison, après notre expropriation : en 1967… Il y en avait même deux : un petit dans la cuisine, électrique ; un plus gros dans la salle de bains (avec douche !), à gaz… Mais ce dernier ne dura pas longtemps : ma mère craignant terriblement le gaz… le fit couper !

Vous comprendrez peut-être pourquoi cette phrase du roman me fit arrêter ma lecture…

Je me souviens, étant pensionnaire à Versailles (où nous bénéficiions de douches et d’eau chaude !), que des centaines d’appartements ou de maisons, dans cette ville, n’avaient pas l’eau courante ; d’autres centaines (ou les mêmes ?) ignoraient l’électricité et/ou le gaz… C’était dans les années 60…

Mais comment, pour quelqu’un né « avec l’eau chaude », imaginer un tel état de choses ?

Après cela, on peut toujours gloser sur l’incompréhension entre générations… Mais que des choses si « basiques » pour les jeunes d’aujourd’hui aient été un luxe inimaginable pour celles d’hier… cela explique bien des malentendus…

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7 commentaires sur “Ces jeunes… ça sait pas !”

  1. Schwadig dit :

    Bonjour et Bonne et heureuse Année!

    Je vous recommande la lecture d’un grand classique des études historico-sociologiques: Le miasme et la jonquille, d’Alain Corbin. Très révélateur et instructif.

  2. Odile dit :

    Ma fille (tiens, elle a 22 ans aujourd’hui!) était révoltée quand, il y a 3 ou 4 ans, nous sommes tombés en panne de chaudière, bien sûr en hiver. Côté chauffage, pas de problème: nous avons une cheminée avec insert très efficace. Mais côté eau chaude, évidemment, ce n’était pas pareil. Nous sommes donc restés sans eau chaude « directe » durant 3 ou 4 jours maximum, et c’était un scandale!!! « Oui (les ados commencent toujours par dire « oui », ils ont bien compris ce que nous attendons d’eux!), tu te rends pas compte, et comment je vais faire pour me laver etc… ». Je lui avais répondu qu’elle avait encore de la chance car elle aurait pu être obligée d’aller chercher l’eau au puits (ce que je n’ai pas connu, bien sûr!). Mais pas la peine de remonter dans le temps, il suffit juste de se déplacer un peu sur notre planète, voire même dans nos villes d’Europe pour constater que l’eau, même froide est encore un luxe pour certains d’entre nous.

  3. Odile dit :

    …et l’électricité!… Combien de fois avions-nous des coupures de « courant » – comme on disait à l’époque! La lampe à pétrole était toujours prête à être allumée en cas de besoin. Et cela arrivait plusieurs fois par hiver. C’était du temps d’avant les centrales nucléaires…
    Il nous faudra peut-être nous y ré-habituer. En revanche, ce sera un problème pour communiquer avec les ordinateurs!

  4. Ex-prof dit :

    Hum… le pétrole… Mieux vaut peut-être compter sur la bougie, dans l’avenir…

  5. Ex-prof dit :

    Bon anniversaire à ta fille ;) ) !

    Bien sûr qu’il y a des millions de gens qui ignorent à peu près tout de l’invention magique : « l’eau à domicile » ! Mais cela me paraît plus facile à comprendre à un « djeun » que… le baquet dans la cuisine où trempaient son père ou sa mère, une fois par semaine… Les parents, bien que souvent « ringards », restent tout de même très proches… et les voici presque renvoyés au Moyen-Age ! Éprouvant, pour un enfant « moderne » !

  6. Ex-prof dit :

    Merci pour l’indication !

  7. Armand dit :

    Cher Ex-Prof,
    La bougie? Et pourquoi pas la chandelle?
    Pour rappel, les chandelles étaient faites en suif de mouton. Elles fumaient et faisaient tousser en émettant une fumée noire caractéristique.
    Les bougies, bien plus chères sont réalisées (normalement) à la cire d’abeille.
    Mais, la démographie actuelle chez les abeilles (pollution) et chez les humains font que si on doit en revenir « à la bougie », ce sera plutôt un retour à la chandelle.
    Citation: « Faire des enfants nuit gravement à la planète. Notre monde est passé de 250 millions à quasiment 6,7 milliards d’habitants depuis l’an 1 de l’ère chrétienne. En augmentant de 4 milliards, la population planétaire a triplé depuis 1950. Stop, ou encore ? Nous avons toutes les preuves que la planète ne pourra pas nourrir 9 milliards de Terriens en 2050 ou 17 milliards en 2100. Faire des enfants nuit gravement à la survie de l’humanité. Si on aime les enfants, il ne faut pas en faire. Vivre moins nombreux pour que tout le monde puisse tout simplement vivre. Tout pacte écologique devrait sous-tendre l’idée d’un pacte antinataliste. » (Michel Tarrier)
    Amitiés

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