Où l’on reparle de civilisation…

« Morceaux choisis », glanés ici et là…

Affaire Guéant : Juppé «regrette» l’utilisation du mot «civilisation»

Précisément, voilà les propos tenus par le ministre de l’Intérieur : «Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique». «En tout état de cause, nous devons protéger notre civilisation», a conclu Guéant.

Ainsi, notre civilisation défend l’humanité, la liberté, l’égalité et la fraternité ? Que de bonnes nouvelles ! Nous voici donc à l’écoute de ceux qui sont exploités, esclaves plus ou moins déguisés, pauvres, méprisés, rejetés ? Nous allons arrêter de favoriser l’Argent et ceux qui le possèdent ? Rêver à des jours meilleurs pour tous, et non plus seulement pour une poignée de favorisés ? Tout un programme !…

En revanche, a fait valoir Gérard Longuet, «il faut condamner le relativisme qui consiste à dire “tout s’équivaut”». «Tout ne s’équivaut pas, je crois que le respect de la personne, le respect de la femme est un devoir absolu. Or, il y a des sociétés qui ne le respectent pas, il faut savoir, il faut le dire.»

Le respect de LA femme… Dieu sait comme nous LA respectons ! Elle se trouve en couverture de nos magazines, sur nos affiches… Nous lui avons même donné le droit de vote (d’accord, une centaine d’années après d’autres pays « civilisés », mais bon, nous l’avons fait !). Mais… notre « devoir absolu » ne consiste tout de même pas à mettre DES femmes aux postes de pouvoir politique ou économique, ni à assurer un salaire égal aux femmes accomplissant le même travail que des hommes… Quant au respect que nous avons pour les femmes qui se prostituent… n’en parlons pas !

Olivier Vial (président de l’Uni). «En effet, on peut dire qu’il y a des civilisations différentes à nos yeux. On peut considérer que la civilisation des talibans, ce n’est pas comme la civilisation française, il n’y a rien de choquant», a-t-il ajouté à titre personnel.

Personnellement, je trouve que la « civilisation » de la gauche française est supérieure à la « civilisation » de la droite française… A moins qu’on ne parle d’idées ou de régimes politiques, plutôt que de « civilisation » ???

L’Elysée adoube le croisé Guéant

«Une civilisation, un régime, une société qui [n’accorde] pas la même place et les mêmes droits à des hommes et à des femmes, ça [n’a] pas la même valeur», a assuré le chef de l’Etat, citant son ministre, ajoutant cyniquement qu’il n’entendait «pas perdre de temps» avec une «polémique» qu’il contribue pourtant à entretenir et à prolonger.

Nicolas champion du féminisme ? Hé ! il a placé des femmes dans ses gouvernements, non ? Pour plus ou moins longtemps, à des ministères plus ou moins « clés »… A part ça… si vous pouvez rafraîchir ma mémoire en me citant quelques mesures prises en faveur de l’égalité des femmes vis-à-vis des hommes… merci d’avance !

Guéant : «J’ai tenu des propos de bon sens et d’évidence»

« En matière de politique d’intégration, le PS admet les communautarismes, c’est-à-dire la juxtaposition dans notre pays de groupes organisés autour de leurs propres cultures, traditions et religions. Nous, nous ne l’admettons pas, parce que pour nous les valeurs républicaines prévalent pour tous. »

Les « valeurs républicaines » contiendraient donc des « diktat » concernant culture, traditions et religions ? Athées, protestants, orthodoxes, juifs, musulmans et autres, préparez-vous à l’exode ! Et vous tous, de toutes régions, qui avez votre culture, vos traditions, héritées de vos ancêtres ! Bretons, Corses, Basques, Normands, Ch’tis, Alsaciens et autres (je ne peux tout de même pas vous citer tous !), comprenez que vous n’avez pas votre place parmi « nous » (je me demande d’ailleurs ce qui reste de ce « nous », une fois qu’on a enlevé tous ces gens, qu’ils fêtent Saint-Nicolas ou qu’ils parlent breton,… !).

Monsieur Guéant a ses idées, qui sont celles de sa classe, de ses options politiques. Certes. Cependant, ce serait bien, à mon avis, qu’il réfléchisse un peu à ce qu’il va dire, avant de parler… Sans même parler des « étrangers » venus en France (souvent à l’appel de la France, ne l’oublions pas !) depuis 10, 50, 100 ans ou plus, la France (comme, plus ou moins, tous les pays européens) a été constituée du rattachement, à diverses périodes, de « provinces » qui avaient leur propre langue, leur propre culture, leurs propres traditions, et parfois même leur propre religion. Ces « provinces » devenues françaises ont gardé en partie ce qui a fait leur Histoire particulière (malgré la lutte du gouvernement, par exemple, pour « éradiquer » ce qu’on a, plus ou moins justement selon les cas, baptisé « patois »). Cette diversité est notre richesse, et je ne vois pas en quoi elle porterait atteinte aux « valeurs républicaines » !

Après la polémique, Claude Guéant en visite aux Antilles

Vendredi, le ministre a estimé que ses propos avaient pu choquer aux Antilles « parce que il y a un malentendu sur le mot de civilisation ». « Pour moi, une civilisation, ce n’est pas quelque chose qui est figé dans le passé, c’est quelque chose qui évolue, bien évidemment, a-t-il déclaré. Et, très clairement, la civilisation française d’aujourd’hui est meilleure que la civilisation française de l’époque à laquelle on autorisait l’esclavage, elle est meilleure que la civilisation française de l’époque où on pratiquait la peine de mort, elle est meilleure que celle à laquelle les femmes n’avaient pas le droit de vote. »

Prenons acte que la « civilisation socialiste » de 1981 a nettement amélioré la « civilisation française »…

Françoise Héritier : « M. Guéant est relativiste »

Une grande anthropologue éclaire le débat et défait les préjugés. Entretien avec Françoise Héritier, professeur honoraire au Collège de France.

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Ethnologues, géographes, linguistes, historiens savent que, en règle générale, le nom sous lequel se désigne une population définie par une culture, signifie  » Nous, les humains « . Les autres, autour, au loin, sont des  » barbares  » (littéralement  » ceux qui ne parlent pas comme nous « ) ou des  » sauvages « , lorsqu’ils sont encore plus éloignés.

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Le terme  » civilisation  » est un fourre-tout très vaste. Ce sont de grands ensembles à longue portée historique où se reconnaissent au long cours des schèmes de pensée et des manières d’être, d’agir, de se représenter le monde identifiables selon de nombreux critères : grands groupes linguistiques, vêtements, habitats, dans leurs grandes lignes, mais aussi religions et cultes, systèmes politiques, systèmes artistiques. On a pu ainsi identifier de grandes civilisations, préhistoriques ou historiques : chinoise, hindoue, grecque, méso-américaine, judéo-chrétienne, bantoue, etc…

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Les jugements de valeur, puisqu’ils sont justement  » de valeur  » ne sont jamais scientifiquement fondés. Il faut donc faire la distinction entre la réalité descriptible et la façon émotionnelle avec laquelle nous appréhendons le monde extérieur, comme je l’ai dit plus haut. Et être capable, surtout dans des positions élevées qui orientent l’opinion publique, de faire la différence entre le côté affectif de nos préférences, – lesquelles ne dépendent pas de la nature des choses mais de notre éducation dans un milieu et ne témoignent pas d’une hiérarchie de type évolutionniste dont nous serions l’aboutissement-, et ce que nous enseignent la connaissance et la raison critique.

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En fait, aussi curieux qu’il y paraisse, Monsieur Guéant est relativiste. Le relativisme ne consiste pas à croire que tout se vaut ni à s’abriter derrière l’argument culturaliste du respect de la différence des coutumes (comme l’ont fait systématiquement les instances internationales pour ce qui est du droit des femmes…), mais à poser en pétition de principe que toutes les cultures sont des blocs autonomes, irréductibles les uns aux autres, si radicalement différents qu’ils ne peuvent pas être comparés entre eux, d’autant qu’une hiérarchie implicite affirme que le bloc auquel on appartient est supérieur en tous points aux autres. C’est ce qu’il fait.

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On notera avec intérêt que Monsieur Guéant parle de  » la  » femme, c’est-à-dire d’une essence idéalisée, et non pas des femmes, qui sont des individus concrets, à part entière. Nous sommes seulement sur la voie de l’égalité et nous l’empruntons de manière hésitante. Sortir de l’engrenage de la valence différentielle des sexes n’a pas été jusqu’ici une priorité politique, encore moins  » la  » priorité absolue qu’elle devrait être.

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- Du Discours de Dakar tenu par Nicolas Sarkozy le 26 juillet 2007, selon lequel l’homme africain ne serait « pas assez entré dans l’histoire » jusqu’aux propos de Claude Guéant sur la hiérarchisation des civilisations, y a-t-il une cohérence du sarkozysme ?

- Hélas oui. Dire que l’homme africain n’est pas entré dans l’histoire, c’est essentialiser quelque chose qui n’existe que dans la diversité des cultures. Il n’y a pas  » l’homme africain « , mais des hommes africains. Les sociétés africaines ont un passé comme un avenir ! Les figer, comme si, de toute éternité, elles devaient vivre dans un présent absolu, est stupide et fallacieux. De même, la volonté de hiérarchiser les  » civilisations  » ou  » cultures « , la nôtre étant considérée comme le point d’aboutissement absolu, est une idée non seulement déplacée mais dangereuse. Cela me peine de le dire, mais j’aurais préféré que des hommes politiques français de ce rang ne profèrent pas de telles énormités, qui entretiennent le racisme.

Pourtant, nous avons essayé de le faire « entrer dans l’histoire », « l’homme africain » ! Voir mon billet sur Le Rêve du Celte, qui parle de la mise en coupe réglée du Congo… Les colons français n’ont rien à envier aux belges, à cet égard, je pense…

Pour terminer, une petite phrase de Jack Lang, dans le Nouvel Obs du 9/2/2012. Conclusion d’une interview sur la (non-) reconnaissance du génocide arménien par les Turcs… mais qui me semble apte à conclure mon billet :

« Il ne faut pas oublier que c’est toujours une épreuve pour un pays que de regarder son histoire en face. Nous en savons quelque chose. »

(Nous savons… mais nous oublions…)

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Un commentaire sur “Où l’on reparle de civilisation…”

  1. valentini dit :

    UN MINISTRE in partibus infidelium

    Voici un fait remarquable ! La droite hygiénique a tellement peur pour ses acquis et privilèges, -son mode de vie, son avenir, non ! N’exagérons pas, nous n’en sommes pas encore là-, qu’elle en chie par la tête. C’est une peur supérieure qui se présente sous forme de pages plus ou moins héroïques : Jeanne d’Arc, Jean Moulin, Éric Woerth. Toutes les civilisations ont leurs martyrs. Et tous les journaux, leurs faits divers. La droite française est donc le souffre-douleur noble de tous ceux qui n’aiment pas la France. Cependant, ce magma volubile et inconsistant, en s’agrippant, ici, à la terre qui le nourrit, à la différence du nouveau peuple élu qui fuit la pyramide du Louvre, pour la Lorraine moderne, qui étend de la Belgique à la Suisse, via la république de Clearstream, deux bras maternels, montrant quel coeur l’anime, ne démontre-t-il pas la vérité de la droite qui est la France grandeur nature ? Même la racaille qui a peur pour ses sous ne peut se passer d’elle. Cette bonne image d’elle-même semble lui avoir échappée. Pourquoi ? Eh bien justement parce qu’elle a de la merde dans les yeux, le nez, la bouche et les oreilles ! Cette merde, évidemment, c’est la faute aux immigrés, d’abord ! Ex-aequo aux chômeurs ! Et, en troisième position, comme, de bien entendu, au grand-méchant Mou !

    (lire la suite sur 1847.overblog.com)

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