De la délation…

S’il y a une chose qu’un enfant apprend vite au milieu de ses « congénères », c’est qu’on ne « rapporte » pas. L’ostracisme entourant le « rapporteur » est tel que, si le cas est d’une certaine gravité, l’adulte responsable du groupe aura toutes les peines du monde à trouver un enfant qui lui conte ce qui s’est passé. La loyauté est en cause, et il est bien difficile à un enfant de comprendre qu’entre la loyauté à ses pareils et la loyauté aux adultes, il lui faut parfois choisir…

Devenu adulte, ce sentiment de loyauté au groupe, plus ou moins bien compris, perdure le plus souvent. On ne « dénonce » pas le collègue qui bâcle son travail, le voisin qui fait brûler ses feuilles mortes en dépit de l’ordonnance municipale, l’automobiliste qui régulièrement franchit les limitations de vitesse. Sauf cas grave, ou préjudices personnels importants. Et, dans ces cas, on se réfère à l’autorité compétente.

Il faut un caractère bien particulier, ou des circonstances bien particulières, pour que se révèle un délateur. Je pense, entre autres, à ces gens qui, pendant la guerre, ont dénoncé leurs voisins comme juifs, communistes ou terroristes : le climat de haine bien entretenu, les privations, la jalousie, la convoitise, la peur, ont sans doute conduit bien des gens « honorables » à la délation. A qui il faut ajouter, évidemment, des « profiteurs » cherchant toutes les occasions pour monter dans l’échelle sociale et/ou pour accroître leurs biens. Là encore, le délateur contacte l’autorité compétente.

Toute autre me semble être la démarche livrant le « coupable » (ou présumé coupable !) à la vindicte publique.

Je fais référence ici à cet article lu dans le dernier Nouvel Obs : « Les justiciers de la Toile » (surtitre : « Big Brother, désormais, c’est le voisin »). En juillet, quelques centaines de personnes ont été dénoncées sur Internet comme fréquentant des sites pédo-pornographiques par les Anonymous. Dénonciateurs anonymes, donc, face au public et non vers une autorité quelconque.

Loin de moi l’idée de défendre ces sites : ils sont dangereux et criminels, tant pour les enfants qu’ils utilisent (car il s’agit bien ici d’utilisation, comme d’objets) que pour les visiteurs : à force de voir des images satisfaisant leurs penchants plus ou moins secrets, ils en arrivent forcément à banaliser ces penchants, et risquent alors de passer à l’acte. La pédophilie est une « maladie » (souvent, d’ailleurs, due à un traumatisme vécu dans l’enfance : j’ai lu nombre de témoignages de pédophiles et de prostitué(e)s qui avaient été « abusés », comme on dit, dans leur enfance). Le passage à l’acte est un crime, un des plus graves, puisqu’il tue l’enfant et compromet gravement sa vie d’adulte.

Et, d’après ce que j’ai pu lire, les sites et réseaux pédophiles échappent régulièrement à la justice, se faisant domicilier dans des pays où on ne peut les poursuivre, changeant d’adresse et de nom autant que nécessaire.

Est-ce une raison pour livrer au public les noms des visiteurs de ces sites ? Après l’affaire d’Outreau, on peut avoir quelques doutes… La présomption d’innocence, ici, non seulement est bafouée, mais l’innocent « confondu » (homonymie ou autre) n’a plus qu’à déménager et trouver un travail ailleurs… En espérant que son nom ne lui soit pas reproché pendant des années !

L’article précise, par ailleurs, que ces dénonciations aboutissent, parfois, précisément à l’inverse de ce que cherchent les dénonciateurs, « grillant » des policiers ayant infiltré des forums…

Les dénonciateurs ne sont pas tous anonymes : Facebook, par exemple, a livré en mars à la police un internaute « suspect » dont les conversations avec une fillette avaient été scannées par un robot, lequel avait détecté des mots-clés… J’espère que les utilisateurs de ce réseau savent qu’ils sont espionnés et que tout ce qu’ils écrivent peut se retourner contre eux…

Le plus grave, à mon sens, est que le procédé (autant celui des Anonymous que celui de Facebook) peut se retourner demain contre n’importe quel groupe de gens livrés à la vindicte populaire : selon les options des délateurs, ils peuvent « livrer » ainsi des noms d’homosexuels, de femmes se faisant avorter, d' »ennemis » des animaux, que sais-je ? Sans parler des religions, des origines, de je ne sais quels critères des uns ou des autres…

Internet : la meilleure et la pire des choses ? On le savait déjà un peu, on le découvre davantage chaque jour…

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One Response to “De la délation…”

  1. Armand dit :

    Chère Prof,
    Les coupables, dans les « réseaux » pédophiles, font cela généralement dans un but mercantile: ils vendent leurs films aux détraqués.
    Si les autorités voulaient réellement les attraper, une vision, par les autorités, des mouvements financiers par les cartes bancaires serait facile…
    Mais, d’autres délits viennent souvent polluer les choses qui semblent les plus simples: esprit de corps par exemple.
    Si chacun peut faire un tri pour reconnaître des choses tout à fait inacceptables (viols, actes de maltraitance, meurtres…), il y a tous les péchers véniels (faut-il dénoncer un voleur de pommes, un camarade menteur…)?
    Ceci me fait penser au pari de Pascal et au paradoxe du tas de blé. Pascal était un sage!
    Amitiés

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