C’est dur, d’apprendre !

Je rejoins Sophie sur l’idée que, peut-être, les enfants d’aujourd’hui baignent un peu trop dans une civilisation de la facilité, où tout semble possible sans effort. La pub, la télé, leur donnent l’impression (illusoire, mais ils s’en apercevront bien tard – trop tard pour certains, peut-être) que le monde et ses richesses sont à portée de la main. Tout semble donné, gratuit, accessible, et ils ne comprennent pas qu’on leur demande un effort. Pendant un temps, beaucoup de mes élèves rêvaient de passer à la Star Academy » et de devenir, du jour au lendemain, célèbres, riches et heureux. Cette vague a un peu passé, et on en revient, aujourd’hui, au rêve du loto, qui permettra d’être riche sans effort. A force de leur seriner ces mêmes rengaines (qu’ils savent « par cœur », justement, je veux dire du fond du cœur), il n’est pas très difficile de leur faire croire à ce « paradis » ouvert aux chanceux. Et pourquoi n’auraient-ils pas la chance de gagner, eux aussi ? La chance ne demande rien, que de l’attendre en y croyant…

J’entendais beaucoup mes parents parler de leur travail, quand j’étais jeune. Par chance, ils aimaient ce qu’ils faisaient (cela a moins été le cas pour mon père, quand il a dû abandonner l’horlogerie, pas assez rémunératrice, pour des emplois dans des bureaux…). Est-ce que les parents d’aujourd’hui parlent de leur travail à (ou devant) leurs enfants ? Est-ce que le travail représente encore autre chose qu’un moyen d’avoir de l’argent, pour s’offrir ce dont on rêve ?

Entendons-nous bien : je ne rêve pas du travail gratuit ! Je ne sous-estime pas l’intérêt des loisirs dont nous pouvons jouir aujourdhui. Et, par ailleurs, je sais parfaitement que beaucoup de gens n’ont pas vraiment « choisi » leur métier, purement alimentaire. Mais je veux croire (encore une illusion de ma génération ?) qu’il y a beaucoup de gens qui « aiment » leur métier, qui le pratiquent certes pour gagner « leur vie », mais qui ne voudraient surtout pas en changer, parce qu’il leur apporte joie, intérêt, contacts, que sais-je ?

Il y a des années, quand on a commencé à inventer les « stages en entreprise » pour les 3èmes, je me suis rendu compte que la plupart des enfants n’avaient jamais vu leurs parents travailler. Quand j’étais jeune (oui, je sais, il y a longtemps…), je pense que la séparation d’avec le monde du travail n’était pas aussi étanche pour les enfants. Certes, mon père travaillait à la maison, et il était facile de le voir. Mais ma mère a toujours travaillé dans des bureaux, et je crois que j’ai connu « pour de vrai » tous les endroits où elle a travaillé. Les enfants rêvaient peut-être au loto (non, à l’époque, c’était seulement la loterie – ou le tiercé ; on ne trouvait pas, comme aujourd’hui, les dizaines de jeux qui promettent la fortune…), mais ils savaient parfaitement que « la chance » ne jouerait qu’un tout petit rôle dans leur vie – si elle en jouait un.

Il y a très longtemps, j’ai senti une « rupture » entre les élèves « d’avant » et ceux de « maintenant ». En 3ème, nous étudiions l’argumentation, et le thème de la liberté était assez souvent discuté. La plupart des ados « d’avant » (enfants des générations des années 70 et suivantes) protestaient assez souvent contre leur manque de liberté.

Or, une année, alors que nous étudiions 1984 (en 84, peut-être ?), la discussion s’engagea sur la société décrite dans le roman, et j’entendis cette phrase qui me sembla incroyable :
« Nous, nous sommes libres ! »

J’attendis – en vain, une protestation. Comme elle ne venait pas, je tentai de creuser la question :

« Vous, par exemple, vous êtes libres de quoi ? »

Il fallut un certain temps de réflexion avant qu’un élève hasarde :

« On est libre de choisir notre métier. »

Je n’en revenais pas : ils étaient en 3ème, avaient l’orientation en fin d’année, et se croyaient « libres » de choisir ! Il fallut un temps encore plus long pour que la réflexion s’approfondisse, face à mon évident scepticisme. Ils finirent pas trouver que cela dépendait de leurs résultats, des moyens financiers de leurs parents, de la durée des études, etc..

Ce jour-là, cette année-là, je compris que la réflexion personnelle n’était plus à l’ordre du jour…

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