« Un prof, ça fait toujours la même chose »

C’est le titre du dernier billet de l’instit’humeurs… Qui m’a rappelé quelques souvenirs…

Je l’ai entendue, cette phrase, y compris d’un mien cousin qui argumentait : « La littérature ne change pas »… Comme si, sans parler même de méthodes d’analyse, il n’y avait pas eu quelques nouveautés littéraires en quelques dizaines d’années…

Souvenir : cette prof de Français de lycée qui donnait à photocopier, chaque année, la même liste d’œuvres pour le Bac de Français (à l’époque, pas d’œuvres communes à tous les élèves), un papier si usé que les plis s’en cassaient…

Souvenir : cette prof de Français de collège, qui faisait étudier chaque année à ses 3èmes Les raisins de la colère… Je n’ai rien contre ce roman, mais je me serais beaucoup ennuyée à le reprendre tous les ans…

A mes débuts de prof certifiée, dans le Nord, il était hors de question de demander aux familles d’acheter des livres à étudier en classe. On ne pouvait donc étudier que les livres en série de la bibliothèque… En 6 ans, j’ai bien dû étudier au moins 6 fois Les contes du chat perché, et au moins 4 fois La gloire de mon père… Quelle que soit mon affection (réelle !) pour ces livres… je ne les jamais repris dans les 30 années qui ont suivi !

C’était pour moi un des grands avantages de ma discipline : pouvoir, chaque année, choisir quelles œuvres j’allais étudier avec mes élèves, selon leur niveau et leurs goûts (« testés » via le formulaire que je leur faisais remplir à la rentrée). Il y a des œuvres que j’ai fait étudier 2 ou 3 fois en 30 ans : Intermezzo, La rencontre, Le bal des voleurs, Le dernier jour d’un condamné, diverses éditions de Contes de Maupassant… Et d’autres sans doute, qui ne me reviennent pas en mémoire… Pourquoi ces répétitions ? Parce que telle œuvre me paraissait correspondre aux intérêts des élèves, ou parce que d’autres aspects m’étaient apparus en cours d’étude, et que je voulais les approfondir…

Vocabulaire et rédaction étaient évidemment liés aux thèmes et à l’œuvre du trimestre…

En dehors de ces études d’œuvres, il est sûr que je n’ai pas tout repris à zéro chaque année ! D’autant que, dès 1990, mes cours étaient sur ordinateur, et qu’il était évidemment plus facile de les modifier que lorsque je les tapais à la machine. Je me suis constitué une base de données de textes courts pour démarrer une leçon de grammaire, j’ai ajouté/remplacé des exercices au gré de mes lectures de nouveaux manuels, repris mes progressions selon d’autres logiques… Et bien sûr, telle classe demandait un approfondissement de telle notion, telle autre classe de telle autre notion…

De même, l’étude de l’argumentation en 3ème m’a demandé un très gros travail, mis « au point » au bout de plusieurs années… Et repris différemment pourtant au fil des ans, même si la base restait…

Pour l’orthographe, qui a longtemps été mon gros problème (vu que, justement, je n’avais pas souvenir d’avoir bataillé dans cette discipline…), la « lumière » est venue des stages de gestion mentale (visuels/auditifs) qui ne m’ont certes pas donné un programme ou une méthode, mais qui m’ont permis d’envisager des approches différentes. Malgré tout, à mon grand regret, je ne suis pas parvenue à très bien comprendre ce qui posait problème : telle dictée préparée qui me semblait assez facile se révélait, à la correction, criblée de fautes… L’année suivante, je reprenais ma base de dictées dans un autre ordre, l’enrichissais de nouveaux textes… Et pareillement l’année d’après…

Tout cela, sans compter les différentes réformes et/ou nouvelles approches préconisées en 40 ans d’enseignement ! Par exemple : la disparition du « complément d’attribution » (mais je ne me suis jamais résignée à appeler « complément d’objet second » le « complément d’objet indirect », dont l’appellation me semblait plus claire pour les élèves… Je mentionnais simplement le « nouveau nom » pour les élèves qui l’avaient déjà étudié…), l’introduction des figures de style, de l’étude de l’argumentation ou du récit autobiographique, etc..

« Faire toujours la même chose », dans ce métier, cela me paraît non seulement ennuyeux, mais totalement impossible pour un prof de Français…

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2 Responses to “« Un prof, ça fait toujours la même chose »”

  1. Odile dit :

    Un jeune élève de 16 ans vient de me donner le sujet de son épreuve de français au brevet des collèges: « rédigez la dernière lettre de Paul à ses enfants ».
    Il a rendu copie blanche.
    Ben oui, son père à lui est vraiment décédé, et sans lui avoir rédigé sa dernière lettre.

    Et il n’est pas à l’aise dans le devoir d’argumentation

    Comment OSER « pondre » un sujet pareil comme épreuve à un examen, quand on sait par ailleurs combien d’histoires familiales douloureuses vivent les ados? Que ce soit l’objet d’un exercice en classe, avec le prof qui connait ses élèves, passe encore, mais un sujet d’examen! Décidément, il y a des choses que je ne comprends pas…

  2. Ex-prof dit :

    Cela me rappelle un livre de lecture pour CE1 (si je me souviens bien) où l’on suivait l’histoire d’une famille (bretonne, je crois). La mère mourait, et il y avait tout un chapitre où le père se rendait sur la falaise et songeait douloureusement à sa femme décédée… Les enfants (2 ou 3 ?) baignaient dans cette atmosphère de deuil pendant 2 pages…
    J’avais été très choquée, j’ai même tapé ces pages à la machine, tant elles me stupéfiaient. Et j’étais allée voir l’instit (je suivais un gamin qui avait des difficultés de lecture, c’était dans les années 70) ; celle-ci m’avait répondu que, ben oui, c’était un vieux livre, mais ils n’en avaient pas d’autres…
    Effectivement, quand on regarde un peu les « vieux livres » de lecture pour primaire et collège, on est étonné de trouver des pages qui glorifient les « sentiments élevés », particulièrement dans des situations de deuil… Influence des guerres ???
    Je pense entre autres à ce livre de lecture pour « cours moyen et supérieur » découvert chez mon bouquiniste. Édité en 1919, il s’intitule Jean et Lucie, Histoire de deux réfugiés. Sous-titre : La guerre racontée aux enfants. Préface élogieuse d’un « inspecteur général de l’Instruction Publique » : « Quel est l’éducateur qui n’a pas été frappé jadis de l’étrange ignorance où les jeunes Français étaient de la guerre de 70 et des enseignements qu’elle comportait ? aussi, depuis que la fin glorieuse de la guerre actuelle nous permet de songer à l’avenir, nous nous demandons avec angoisse si la génération qui monte oubliera aussi vite les leçons de ce formidable bouleversement. »
    Très intéressant, d’ailleurs, ce livre : c’est là que j’ai appris qu’il y avait eu des déportations pendant cette guerre ! Mais… 352 pages, et unique livre de lecture pour des gamins de 9-10 ans pendant toute une année… Un peu déprimant, non ?
    L’atmosphère de commémoration où nous baignons explique sans doute le choix du texte. Elle ne le justifie pas pour autant : demander dans un examen à réfléchir sur la dernière rencontre entre un homme condamné à mort par les nazis et sa femme… c’est déjà très déstabilisant… Demander en outre de se mettre à la place de l’homme pour écrire à ses enfants… cela atteint le délire !

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