Au sujet de l’illettrisme (suite)

Une fois « dégrossis » les chiffres balancés ici et là concernant l’illettrisme en France, il reste à s’interroger sur le problème. Même si 5% « seulement » de nos enfants sortaient de l’école illettrés (donc ayant des difficultés à comprendre et écrire, même des textes simples), cela serait encore trop, dans nos pays qui se targuent d’être « civilisés ».

Pourquoi des enfants quittent-ils l’école sans avoir acquis ce minimum qui leur permettra de se débrouiller seuls dans la vie ?

Il y a sans doute de multiples raisons, mais voici quelques hypothèses :

- L’acquisition « de base » (déchiffrage, puis lecture) n’a pas été faite, ou mal consolidée.

Notre « système », qui veut qu’un enfant de 6 ans apprenne à lire, et qu’un enfant de 7 ans sache lire, n’est pas adaptée à tous les enfants. Cet apprentissage requiert une « maturité » que tous les enfants ne possèdent pas à cet âge. On n’exige pas que tous les enfants marchent à 1 an, parlent à 18 mois et soient « propres » à 2 ans… Pourquoi exiger qu’ils soient « prêts » à 6 ans pour la lecture ? Il y en a qui sont prêts à 4 ans, d’autres à 7 (j’ai personnellement commencé mon cahier d’écriture « à l’encre » – à la plume, à l’époque ! – à 5 ans… ). Je ne sais plus où en sont les textes du primaire mais, dans un temps, il était admis que l’apprentissage de la lecture se poursuive en CE1, pour ceux qui en avaient besoin… J’ai applaudi à cette idée… mais qu’en a-t-il été, dans les faits ? Comment l’instituteur a-t-il pu gérer, avec ses 25 ou 30 bambins, les 6 ou 8 gosses qui n’avaient pas terminé leur apprentissage ? De quelles aides, quels aménagements, a-t-il pu profiter, pour les aider ? Et comme le redoublement est quasiment interdit, l’enfant passe de classe en classe sans avoir résolu ses difficultés de départ… A 16 ans, il termine sa 3ème (s’il a eu la « chance » qu’on le fasse redoubler un jour !), et n’a plus qu’à se trouver un apprentissage, vu que son « niveau » est insuffisant pour un enseignement professionnel…

Peut-être un jour s’apercevra-t-on qu’un certain nombre d’enfants dyslexiques ne le sont… que parce qu’on a essayé de leur inculquer des apprentissages pour lesquels ils n’étaient pas « mûrs »…

Pour l’enfant qui a « raté » ce premier apprentissage… il n’y a malheureusement plus de « rattrapage » possible par la suite… J’ai déjà parlé d’une « petite » Turque (elle avait 14 ans) en 6ème, à qui j’avais tenté d’apprendre quelques rudiments de lecture… Arrivée en France à 8 ans, elle avait été mise en cours préparatoire, puis avait monté de classe avec ses camarades… Elle ne connaissait pas toutes ses lettres (elle n’avait pas appris à lire en Turquie) et, évidemment, était bien incapable de lire. Quant à écrire… il fallait le plus souvent qu’elle vienne me dire ce qu’elle avait voulu écrire… C’est certes un cas limite (mais il y en a combien d’autres, en France ?) ; ce que je voulais signifier par cet exemple, c’est qu’il n’est pas possible, dans le cadre de la classe, de remédier à ce type de problème : il faudrait pouvoir prendre les enfants à part. Or, comme l’a rappelé Lullubie, les horaires de français s’amenuisent toujours… pas les programmes, toujours plus exigeants !

- Le milieu social et/ou familial n’est pas porteur.

Difficile d’obtenir d’un enfant des efforts de type « intellectuel » quand, à la maison, chez les copains, on dénigre ce type d’efforts. Quand la famille ne souscrit à l’obligation scolaire que, justement, parce que c’est une obligation, sans en voir les avantages. Quand les parents sont eux-mêmes illettrés, donc tout à fait incapables de « suivre » l’enfant dans son cursus scolaire. Quand il n’y a pas d’espace de travail à la maison, qu’on gribouille ses exercices sur un coin de la table de la cuisine, ou assis sur son lit, cahier sur les genoux, avec le petit frère et/ou la petite sœur qui crie à côté. Quand les seuls écrits qui pénètrent à la maison sont les emballages alimentaires…

Si je me souviens bien, dans l’enquête INSEE, il ressortait que pour 75% des personnes interrogées (ou des personnes rangées parmi les « illettrés », je ne me souviens plus), on parlait français à la maison quand elles avaient 5 ans. Bien. Mais quid des autres 25% ?

- La pédagogie de l’écrit est à revoir…

La plupart du temps, l’enfant parle, plus ou moins correctement, avec un vocabulaire plus ou moins riche, mais il parle tout de même français, et ne fait pas « tant de fautes » à l’oral. Je pense qu’on ne s’appuie pas suffisamment sur cette connaissance de la langue dans nos cours…

Un exemple : lors de mes contrôles de conjugaison, surgissaient des formes tout à fait improbables quant à des temps et des verbes couramment utilisés à l’oral (je ne parle pas ici du passé simple, évidemment !). Or, quand je faisais venir un élève au bureau et lui demandais de me faire une phrase commençant par « demain » avec le verbe « voir » (par exemple), il donnait une forme correcte oralement (« verra », par exemple, et non « voira »).

Peut-être que certains appliquent déjà une pédagogie qui se réfère davantage au parler de l’enfant. Peut-être avez-vous connaissance de cours, de livres sur cette question : j’espère bien que vous m’en ferez part…

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2 commentaires sur “Au sujet de l’illettrisme (suite)”

  1. [...] qui ne veut pas dire que tous les profs sautent au plafond: on peut lire sur Blog de Prof l’exemple de l’apprentissage de la lecture, qui est très … Sans parler du fait qu’il faudra que les enseignants formés aux nouvelles méthodes se [...]

  2. Ex-prof dit :

    Bon, voilà que je suis lue par Le Post, lu lui-même par En 24 heures… Le début de la gloire !

    J’ai répondu relativement longuement aux commentaires suivant l’article du Post. Vous pouvez lire ma réponse sur le site.

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