Sauver le monde…

Merci à Lulubie pour son commentaire passionnant sur mon dernier billet. Je suis d’accord avec elle sur bien des points… mais c’est sur la fin de son commentaire que j’ai envie de revenir…

« Comment lutter contre l’illettrisme en général me semble être en effet trop vaste, aussi vaste que la question de savoir comment sauver le monde ! »

Je ne crois pas être un « cas d’espèce » si je dis que, pendant des années, j’ai pensé pouvoir « sauver le monde »… A ma petite mesure de prof, bien entendu… Un petit monde d’enfants et/ou d’ados que j’accueillais dans mes classes…

Passées les premières angoisses face à 25 ou 30 (voire plus, dans mes débuts !) jeunes têtes inconnues, « le » prof convaincu de l’importance de sa « mission » (oui, je généralise… je crois vraiment que nous sommes très nombreux à passer – ou être passés – par cette phase…) se sent tout-puissant dans le petit monde fermé de sa classe. Il peut tout. Il est dieu lui-même. A lui, il incombe de contribuer à faire de ces enfants des adultes réfléchis, exigeants, actifs, dynamiques.

Et, plein de ce noble désir, il se penche avec intérêt sur les petites têtes (pas forcément blondes !) qui semblent peiner dans leurs apprentissages. Il essaie de nouvelles approches, varie ses méthodes, cherche des pédagogies plus efficaces. Il déverse tout son amour, toute sa capacité d’amour, sur ces enfants « rebelles » qui ne comprennent pas, ne font pas, n’arrivent pas à faire, à apprendre, à reproduire…

L’amour sauve tout, pense notre enseignant. L’amour peut tout. De ma capacité d’amour dépend l’avenir de ces enfants…

Et il jubile de voir Marion réussir pour la première fois son autodictée, Gérard prendre le feutre pour écrire des réflexions personnelles sur les grandes feuilles blanches affichées au mur, Yohann écrire un sonnet sur la moto, Marine proposer un sujet d’exposé, Violaine jouer une scène de théâtre…

« J’ai réussi à semer quelque chose », pense notre enseignant…

Il n’a pas tort. Il a réussi, à force d’amour, mais aussi de réflexion, de technique, de compréhension, à insérer un enfant à ce qu’il estime être sa « vraie » place dans le petit monde qui est le leur…

Pendant un moment…

Car ils seront excessivement rares, les enfants « en échec » (j’utilise cette expression pour simplifier) qui, tout au long de l’année, progresseront au point de (presque) rattraper les autres… Et leur progression ne se poursuivra pas forcément les années suivantes…

Dieu ? Oui, l’enseignant peut être un dieu… mais l’espace de quelques heures seulement par semaine, quelques mois dans l’année… et une année seulement, en général… Le reste du temps, l’enfant lui échappe, vit sa propre vie, avec ou sans amour pour l’épauler, le faire grandir… Et l’enseignant n’a aucun pouvoir sur cette vie-là, hors des murs rassurants de la classe…

C’est déjà bien d’avoir réussi à semer quelque chose, certes… Mais une graine a besoin de soins pour germer et grandir… Sinon, elle meurt… Au mieux, elle s’enkyste, reste dans un coin de la mémoire, enfouie dans un passé plus ou moins lointain, plus ou moins oublié…

Au bout d’un temps plus ou moins long, l’enseignant comprend alors qu’il n’est PAS dieu… Qu’il peut, certes, continuer à distribuer son amour et sa pédagogie, inventer de nouvelles méthodes, de nouveaux types d’exercices, d’évaluation… mais que tout cela, si par chance (oui, il y a aussi une question de chance : quelque chose de la mystérieuse alchimie qui peut – ou non – se développer au contact de deux personnes… l’élève et le maître, par exemple…) cela parvient à « débloquer » tel ou tel gamin, à un moment donné, sur une activité donnée… cela ne poussera que très exceptionnellement ledit gamin sur le chemin d’une réussite, même relative…

Personnellement, il m’a bien fallu une trentaine d’années pour accepter cette idée…

J’ai alors transformé mon acte de foi : je me suis dit que si, sur une classe, j’apportais « quelque chose » à 2 ou 3 enfants, cela serait une « réussite » pour moi…

Je n’ai pas changé pour autant mes manières d’être et de faire. J’ai continué à distribuer généreusement mon amour, à rechercher, toujours et encore, la « meilleure façon » de faire telle ou telle activité.

Mais j’avais compris que je n’étais pas dieu, et que le destin de ces enfants ne dépendait pas de moi…

Pour conclure sur une note optimiste, je me permets de reprendre la citation d’une ancienne élève d’il y a 12 ans… Je sais, je l’ai déjà écrite ici, mais elle n’en garde pas moins toute sa valeur :

« Et ceux qui sont passés dans votre classe se sont certainement dit, à un moment où à un autre, “Je compte, je suis quelqu’un”. C’est important. »

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4 commentaires sur “Sauver le monde…”

  1. Ex-prof dit :

    Je censure…

    … le commentaire de Julia, dont voici la teneur :

    « Chers collègues, chers lecteurs,

    Sur l’école, Marine le pen vient de s’exprimer. J’ai été agréablement surprise, moi qui ne l’avais jamais entendue sur ce sujet. J’avoue, je diffuse ! Qu’en dites-vous ? »

    Comme je ne peux valider le commentaire SANS le lien vers l’interview (ou la déclaration, je ne sais pas) et que je n’ai aucune envie de faire de la pub pour cette personne… je supprime…

    Oui, je sais, c’est pas beau !

    J’assume !

  2. lulubie dit :

    Non ça, c’est vraiment pas bô… :)

    Marine Lepen se prononce sur à peu près tout, en disant généralement à peu près rien. Mais comme elle manie la rhétorique avec habileté, elle fait oublier les débordements de son papa et « la bête immonde ».

    N.B. La philosophe Hannah Arendt a elle aussi écrit de très belles pages sur l’école, dans La crise de l’éducation et c’est une mine de réflexions…

  3. zamzam39 dit :

    J’ai été quelque peu déçu en voyant que le sujet de sauver le monde était résumé à l’illettrisme en France :(
    malgré tout cela reste intéressant et j’ai une idée sur un système d’éducation qui serait basé sur de la réelle pédagogie, etc etc…
    Facile à dire, cependant j’y crois quand je tombe sur des sites extrêmement intéressant dans la pertinence de leurs posts et la logique de leurs arguments.
    passez voir à l’occasion: http://poursauverlemonde.blogspot.com

  4. Ex-prof dit :

    Mon titre était ironique… et faisait allusion à ce désir (très fort chez certains enseignants) de pouvoir « tout guérir » par l’éducation, la pédagogie… et l’amour de son propre travail et de ses élèves…

    Je suis intriguée par ce que vous appelez « de la réelle pédagogie » : qu’entendez-vous par là (et par les pédagogies « non réelles », d’ailleurs ?) ?

    Je suis allée voir le site que vous indiquez : intéressant, effectivement… quant aux idées… Mais le simple fait que le site soit parasité par des annonces pour maigrir de 30 kilos, pour obtenir un crédit gratuit (!) ou acheter je ne sais quoi, prouve, s’il en était besoin, que le monde « appartient » à ceux qui dirigent l’économie mondiale…

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