Injustes notes… (suite de suite)

Vous vous souvenez ? J’étais partie d’un article du Nouvel Obs (25-31/03) sur la notation en France, « une absurde loterie ». Pour plus de précisions : rubrique « Entreprendre », surtitre « Les dessous de l’orientation », chapeau « Voilà un siècle et demi qu’on évalue les élèves de façon inefficace et arbitraire. Mais il ne faut surtout pas le dire… »

Je reviendrai tout à l’heure sur ce « chapeau » (pour ceux qui l’ignorent, le « chapeau » d’un article est un « condensé » de quelques phrases, entre titres et article, marqué par une typographie différente). Pour l’instant, je veux « m’attaquer » au dernier facteur cité (en fait, il est cité en premier) comme faussant la notation :

« – La « cloche de Gauss », dite « effet Posthumus ».
Un enseignant tend toujours, de façon mécanique, à ajuster les notes au sein de chaque classe, quel que soit le niveau des élèves, pour les répartir en forme de « cloche » : très peu de notes extrêmes, beaucoup de notes moyennes. »

Alors là… je voudrais bien savoir qui a inventé cette propension « mécanique » à respecter une « loi statistique » ! J’ai connu un prof, en effet, qui avait cette religion, et qui a vainement essayé d’y convertir ses collègues. Selon lui, les notes DEVAIENT suivre cette fameuse courbe, et si elles ne la suivaient pas, c’est que les profs notaient MAL… Je veux bien croire que, statistiquement, cette courbe reflète globalement un ensemble de notations. De là à l’ériger en principe a priori… c’est renverser l’ordre des choses, marcher sur la tête… et consacrer le culte de la Sacro-Sainte Statistique !

Statistiquement, un faible pourcentage (j’ai oublié le chiffre !) d’enfants ayant redoublé leur CP parviennent jusqu’au Bac : alors, faut-il leur interdire l’accès au lycée ? Mais… j’en ai connu, moi, de ces « redoublants du CP », qui ont passé des maîtrises, des CAPES… et même des doctorats !

On pourrait, d’ailleurs, tenir compte de ces mêmes statistiques pour l’orientation des élèves : tel milieu socio-culturel ne produisant que peu de bacheliers, autant interdire aux enfants de ce milieu d’aller au lycée…

Les statistiques se font après, pas avant ! C’est un non-sens !

Si, statistiquement, les enfants marchent à un an (admettons, je ne vais pas rechercher les chiffres !), que ferez-vous si votre enfant de 10 mois veut marcher ? Vous l’attachez sur sa chaise en attendant qu’il ait un an ? Et si, à un an, il ne marque aucune velléité de station debout ? Vous l’attachez debout ?

Si, statistiquement, les enfants marchent à un an… c’est qu’il y en a un certain nombre qui marchent avant un an, et d’autres qui marchent après un an ! On a tendance à confondre statistique et normalité…

C’est d’ailleurs aussi ce principe qui est défendu pour éviter les redoublements (sauf que maintenant, on a en plus l’argument de « combien ça coûte, un redoublement » !) : un pourcentage important de redoublements ne « servirait » à rien. Bon. Il faudrait savoir un peu ce que signifie « servir », ici ! Peut-être l’enfant n’a-t-il pas amélioré ses scores, mais peut-être est-il mieux dans sa peau ?

J’ai déjà parlé des redoublements : ce n’est pas une potion magique, je suis bien d’accord ! J’ai rencontré des « redoublants » qui avaient bien profité de cette année supplémentaire, et d’autres qui n’en avaient apparemment pas tiré grand chose. Maintenant, qu’au nom de la Statistique on interdise à tel élève bien particulier de redoubler, de tenter de combler ses déficits, cela me révolte ! On n’a pas à se conformer à la statistique ! Si, statistiquement, les sites Internet les plus fréquentés (je l’ai encore lu récemment) sont ceux de pornographie, est-ce que je suis obligée d’aller sur ces sites pour être « normale » ???

Bon, pour en revenir aux notes, je ne crois pas du tout que les enseignants tentent « d’équilibrer » les notes d’une classe selon une courbe ! Sauf, évidemment, si on leur a appris que c’était obligatoire ! Pratiquement tous les profs que j’ai connus (et j’en ai connu quand même pas mal !) se réjouissent d’avoir un nombre important de « bonnes notes » ! Logique, d’ailleurs : d’une certaine façon, cela montre qu’ils ont bien « fait leur boulot » ! A l’inverse, un nombre important de « mauvaises notes » les conduit à se poser des questions sur leur enseignement…

Quant à cette « tendance mécanique »… on oublie qu’un enseignant est face à UNE copie, et qu’il réagit à cette copie. Il n’a pas en tête une courbe quelconque des notes qu’il a déjà attribuées pour « moduler » sa notation ! Il y a différents facteurs qui interviennent, je l’ai dit précédemment, mais penser qu’un enseignant évalue une copie en fonction de règles statistiques, c’est ne rien connaître de ce métier !

Je pensais épuiser le sujet aujourd’hui… mais non, il faudra que j’y revienne prochainement…

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4 Responses to “Injustes notes… (suite de suite)”

  1. Sajux dit :

    Il est vrai qu’il ne faut pas confondre « statistique » et « normalité », mais il faut peut-être se dire que ce processus de « courbe » ne se fait pas nécessairement de façon consciente, en se disant : « Il faut que j’harmonise mes copies »…

  2. Ex-prof dit :

    Je ne pense pas, personnellement, avoir jamais cherché à « harmoniser mes copies » : si les résultats étaient, globalement, très différents de ce que j’attendais… c’est l’intitulé de mon devoir, de mes exercices, que je remettais en cause, ou, plus bêtement, le contenu des travaux et cours les précédant… Il m’est arrivé, devant un contrôle que j’ai vite perçu comme « catastrophique » dès les premières copies, de rendre les copies non corrigées et de tout revoir avec les élèves, avant d’élaborer un nouveau contrôle. A l’inverse… si les notes étaient « trop bonnes »… ma foi, tant mieux pour la « moyenne » des élèves… et je faisais attention la fois suivante à ce que mes attentes soient plus exigeantes…

    Mais j’ai aussi, souvent, donné des travaux où tous les élèves réussissaient… Parce que ce type de travail se justifiait dans ma « progression » ou ma démarche…

  3. Thomas dit :

    J’ai l’impression d’être d’accord avec vous sur l’essentiel (les enjeux liés à l’usage des statistiques), mais je crois que vous vous trompez sur plusieurs points. Comme l’a fait remarquer un commentaire précédent, ce qui a été mis en évidence est que les profs notent majoritairement de telle façon que la répartition des notes prennent l’allure d’une courbe de Gauss (ce qui ne veut pas dire qu’ils le font consciemment, au contraire, la plupart pensent que la répartition des copies qu’ils corrigent est différente).

    De plus, le fait que vous ayez connu des élèves pour qui le redoublement en CP a été efficace n’est pas du tout incompatible avec le fait qu’en général le redoublement en CP le soit. C’est pas une anecdote personnelle qui permet d’inférer quoi que ce soit, c’est justement tout l’intérêt des statistiques que de décrire les cas généraux. Ce qui ne veut pas non plus dire qu’il faut interdire les redoublements en CP ou en général (on peut pas simplement passer d’un « la généralité est comme ça » à « tout DOIT être comme la généralité »).

    Tout l’intérêt de cette découverte sur ce que certains appellent « la constante macabre » (et plus généralement toutes les découvertes faites dans l’étude sur la façon dont les profs notent leurs copies, la docimologie), c’est de faire prendre conscience aux enseignants des mécanismes qui sont à l’oeuvre de façon inconsciente au moment où ils corrigent leurs copies. Or c’est ce que vous refusez de voir, en disant par exemple qu’un enseignement ne cherche pas à évaluer en fonction de règles statistiques (il peut en fait le faire malgré lui).

  4. Ex-prof dit :

    Désolée, mais vous ne m’avez pas convaincue… Au collège, les travaux notés se composent d’une série d’exercices, chacun noté sur x points. L’enseignant a tenté de préparer le devoir de manière à « balayer » tous les éléments qui lui semblent importants, et a attribué les points en fonction de ses objectifs. La note globale étant une addition de tous ces points, il serait bien étonnant que la courbe ressemble à une courbe de Gauss, sauf, évidemment, si c’est un des buts de l’enseignant (par exemple, en attribuant plus de points à des exercices plus ou moins difficiles…).

    Par contre, je serais sans doute plus d’accord avec vous pour des notations « globales », sans critères évalués séparément : l’enseignant aura alors tendance à éviter les notes maxima et minima, et davantage d’élèves, sans doute, auront des notes « moyennes ». Mais il y a pas mal d’années que la notation des « devoirs » (en français, par exemple, la rédaction) se fait sur des critères, chacun valant x points. Y compris au Brevet…

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