Posts Tagged ‘Avenir’

Tu seras pointeau, mon fils !

samedi, décembre 26th, 2009

pointeau,eaux
(nom masculin)
Tige de métal à forme conique permettant de régler le débit d’un fluide.
Sorte de poinçon servant à marquer un trou.
Employé qui contrôle le temps de travail du personnel dans une usine.

Un métier d’avenir, à en croire les échanges que j’ai eus le soir de Noël avec une infirmière et une prof…

Car l’essentiel, de plus en plus, n’est pas de « bien faire » son métier, mais de coller le plus exactement possible aux « indicateurs », aux « statistiques », aux rapports, aux tâches codifiées de toutes sortes… Soyons productifs, que diable !

Ainsi, tel soin réclame tant de minutes, pas une de plus ! (Une de moins est sans doute possible, si cela conduit à une meilleure « productivité »…). L’infirmier/l’infirmière doit cocher sur l’ordinateur les soins administrés, et veiller à ce que les temps soient respectés… Que la petite dame du 12 ait besoin de parler, que le gamin du 117 soit en larmes, que l’étranger du 234 ne comprenne rien à ce qu’on lui dit et demande, tous ces « détails » n’entrent pas en ligne de compte, et n’ont pas à y entrer ! Pour gagner un peu plus de temps, je préconise d’installer à chaque lit un bouton sur lequel appuiera l’infirmier après son soin : en relation avec l’ordinateur central, ce bouton lancera une impulsion qui remplira automatiquement les fiches correspondantes du malade et du soignant, ce qui fera gagner quelques minutes supplémentaires à l’infirmier pour ajouter de nouveaux soins à sa « grille »…

Mais là, je m’aventure un peu : il y a des chances pour qu’un tel système existe déjà…

Et le prof ? Ben, lui aussi, il doit faire preuve de « productivité » ! C’est-à-dire faire en sorte de « coller » aux indicateurs préconisés… Que ces « indicateurs » soient fiables ou pas, logiques ou non, qu’ils se correspondent entre eux ou pas, n’a rien à voir. On doit les respecter. Point.

L’enseignante avec qui je parlais m’expliquait ainsi que les « indicateurs » à l’entrée du collège prenaient en compte les catégories socio-professionnelles des parents, les évaluations du primaire et de 6ème,… Ceux de la sortie prenaient en compte les réussites au brevet, les orientations en seconde, les taux de redoublement… Le temps où l’on apprenait à NE PAS additionner (ou soustraire !) chèvres et choux doit être révolu…

Le collège où travaille cette collègue avait ses indicateurs dans le rouge, ce qui est évidemment très mauvais. Mais, récemment, ils sont passés au vert : on a réduit au strict minimum les redoublements (vous savez, ces trucs qui coûtent si cher à notre pauvre État !), on a laissé passer en seconde des élèves qui n’avaient absolument pas le niveau. On a fait « comme tout le monde », quoi !

Les inspecteurs, qui n’ont pas trop le sens du ridicule, sont venus s’entretenir avec les profs pour apprendre quels « projets pédagogiques » avaient permis un tel progrès…

Ah ! Les projets pédagogiques ! De plus en plus, c’est sur le papier qu’ils existent ! Fiches à remplir, évaluation des coûts en heures, modes de financement, rapports… La même collègue me contait comment son principal avait convaincu une petite équipe de monter tel projet, pour obtenir des « moyens » (comprenez : des heures supp !). Finalement, le seul « bénéfice » de l’opération consiste en la parution d’un article dans la revue mensuelle de l’académie (ou du département, je ne me souviens plus)… si bien que les profs, en plus de ce « projet » qu’ils font gratuitement, doivent chaque mois pondre un article sur la réalisation de leur projet…

(Tiens, au passage, j’ai appris qu’on ne disait plus « séquence »… mais j’ai oublié le nouveau terme préconisé… Changer les mots, plutôt que les maux…).

Ce qui est bien, avec toutes ces évolutions, c’est qu’on prépare le terrain pour que, demain, des robots nous remplacent : ils sauront sans doute mieux que nous cocher les cases, appuyer sur les boutons et respecter les chiffres de la productivité maximale.

Et l’humain ? demanderont peut-être d’incorrigibles utopistes…

Le quoi ?