Tout d’abord, merci d’être revenus si nombreux lire mes petits billets : me voici revenue à plus de 1500 visites par mois, ce que je n’osais espérer…
Votre silence sur mon précédent billet « D’hier à aujourd’hui » me laisse penser que vous n’êtes pas vraiment d’accord avec ce que j’y ai écrit… Je sais, je vais un peu à rebrousse-poil de ce qui se dit généralement… Vous rappellerai-je que certaines de mes ex-collègues me baptisaient « la rebelle » ?…
C’est que je me méfie des idées toutes faites, dans lesquelles il est si commode de se couler… Je ne sais plus si ma grand-mère reprochait à ma mère de ne pas savoir « autant de choses » qu’elle, mais je me souviens parfaitement que mes parents s’indignaient de me voir ignorer des listes de dates et de départements… Et, bien sûr, j’ai vu des gens de mon âge reprocher des choses semblables à leurs enfants… et lesdits enfants en vouloir à l’école d’aujourd’hui de ne pas en apprendre « autant » à leurs propres enfants… Je pense donc qu’il s’agit davantage d’un phénomène du « ressenti » inter-générationnel que d’un constat objectif. De même que les « de mon temps » décrivent généralement une vie idyllique… en oubliant les côtés contraignants et violents de cette vie « d’autrefois »…
Pour autant, encore une fois, je ne dis pas que l’école d’aujourd’hui est « meilleure » que celle d’hier : elle s’est simplement adaptée, plus ou moins bien, à une société qui a beaucoup évolué, et qui n’attend plus les mêmes choses de ses membres. S’il est devenu, globalement, plus important de « comprendre » que d’ »apprendre », c’est que la société d’aujourd’hui évolue beaucoup plus vite qu’hier, et qu’il est nécessaire que les gens aient les capacités nécessaires pour mettre à jour leurs connaissances et apprendre de nouvelles choses. Voilà pourquoi l’enseignement a tenté de s’individualiser, autant que possible. Voilà pourquoi, aussi, les enseignants protestent autant quand on augmente le nombre d’élèves dans une classe : si ce nombre n’était pas forcément gênant pour vérifier la bonne mémorisation de listes, il empêche totalement de vérifier la bonne compréhension de faits et de règles.
Qu’il y ait besoin des deux, « par cœur » et compréhension, c’est vraisemblable. Dans quelle mesure ? Là encore, il y a matière à réflexions…
Il est une autre faculté qu’on a tenté de développer depuis une quarantaine d’années : celle de la création.
« Autrefois », on ne demandait absolument pas à l’enfant d’inventer et de créer : on lui faisait reproduire des modèles, suivre des règles pré-établies. Il était jugé selon sa capacité à reproduire ce qu’on lui avait montré.
J’ai déjà parlé de la chance extraordinaire que j’avais eue, en 5ème, d’avoir une institutrice (en cours complémentaire, nous avions des institutrices en 6ème et 5ème, les enseignants ne se diversifiant – un peu – qu’en 4ème) toute jeune et pleine d’idées. Elle nous fit écrire, sur un cahier spécial, un « roman de chevalerie ». Je ne me souviens pas que ce travail ait été évalué d’une manière ou d’une autre ; c’était un travail personnel, auquel des heures étaient consacrées, que nous pouvions illustrer à notre gré. Je pense que peu de gens de ma génération ont eu ainsi un rapport avec la « création »…
Les bouleversements dans les manières de penser des années 70 ont conduit à valoriser la « création ». Le « texte libre » en a été un des avatars : intéressant en primaire parce qu’amenant l’enfant à utiliser de manière personnelle les outils de lecture et d’écriture, il a vite montré ses limites en collège, où l’on a tenté de concilier création et apprentissage. Ainsi, avant de demander aux élèves d’écrire une nouvelle policière, par exemple, on leur en faisait lire plusieurs, les amenant à découvrir comment elles étaient construites, quels éléments s’y retrouvaient, comment le récit évoluait. Le « cadre » ainsi déterminé (non pas de manière rigide et autoritaire, mais en relation avec les textes lus), on pouvait demander aux enfants d’écrire…
Les mêmes idées ont été mises en œuvre en arts plastiques et en éducation physique (enchaînements, acrobaties, danses…). Dans d’autres matières (les maths, par exemple), la « création » a été axée sur des raisonnements à « inventer », à partir d’observations.
Quel intérêt ? demanderez-vous peut-être. D’abord, évidemment, l’appropriation d’observations et de méthodes. Ensuite, me semble-t-il, le développement de capacités personnelles à aborder telle ou telle tâche. Si l’écriture d’un « roman policier » ne conduit pas forcément l’enfant, plus tard, à écrire, par exemple, une lettre de motivation, je pense tout de même que les questions qu’il aura dû se poser, les moyens qu’il aura dû mettre en œuvre, lui seront utiles pour maîtriser l’écriture d’un texte totalement différent : il aura intégré, mieux que l’enfant qui n’a fait que « reproduire des modèles » (et qui risque donc d’en rester prisonnier), le processus de « création ».
Tout au long de ma vie de prof, j’avoue avoir été souvent émerveillée par les créations de mes élèves : poèmes, récits policiers, de science-fiction, de « fantasy » (désolée, je ne vois pas de terme français qui corresponde), de contes, de fabliaux, de pièces de théâtre… que sais-je ! Cela, « de mon temps », nous n’en étions pas capables… Pas parce que nous étions « moins doués », évidemment ! Tout simplement parce qu’on ne nous avait pas appris à créer…
Et le plaisir… Le plaisir d’inventer quelque chose « à soi », de le montrer aux autres (camarades, parents…), d’être félicité pour sa création… Les yeux qui brillent, le rouge aux joues, la confusion, parfois…
Je vous ai déjà fait lire quelques créations d’élèves… Je vous en montrerai d’autres… archiviste que je suis !
