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Débattons… du débat

Vendredi 29 mai 2009

Eh bien, c’est un vrai débat, qui s’engage sur… les débats !

Est-il besoin de rappeler que mon vécu de prof n’est en rien un « modèle », et que, s’il me correspond, il ne correspond pas forcément à d’autres profs ?

Laura évoque l’enseignement dans l’antiquité grecque… mais ma formation est toute autre ! J’ai été formée, comme je l’ai dit au début de ce blog, par une conception « humaine » de l’enfant (l’enfant est une personne), par mai 68 (que je ne rejette absolument pas !) et par une MJC qui avait pour objectif l’éducation populaire, et ouvrait même son conseil d’administration à des ados.

Ma conception de l’enseignement découle de cette formation particulière. J’ai, certes, une « matière » à enseigner. Mais cette « matière » consiste surtout à développer la réflexion des élèves, que ce soit à partir d’un texte, d’une fonction grammaticale ou d’une règle d’orthographe. Et pour qu’ils puissent réfléchir… il faut bien leur donner la parole ! Si je suis seule à parler, il y a fort à parier que 25 élèves au moins vont perdre le fil… et avoir tout oublié à la fin de l’heure !

Ceci dit, pour en revenir aux « débats », je ne pense pas en avoir jamais organisé avant la 4ème, et ils « collent » particulièrement avec le programme de 3ème, où l’on travaille l’argumentation (je sais, maintenant, on doit parler du « discours argumentatif » dès la 6ème… mais… je trouve que c’est « un peu » tôt…). Et, bien sûr, cela exige certaines « qualités » de la part de la classe : si les élèves forment des « clans » étanches, s’ils ne s’écoutent pas, s’ils dénigrent systématiquement tel ou telle dès qu’il (elle) ouvre la bouche… inutile de tenter le débat !

Enfin, le but du débat n’est pas que l’élève ressorte avec une idée claire, toute faite, sur un sujet ; il est que l’élève apprenne à exprimer une opinion, à l’argumenter, à écouter l’opinion des autres, leurs arguments, à y répondre éventuellement. Ils en ressortiront avec les mêmes idées qu’en y entrant ? Peut-être… mais ils auront entendu d’autres avis, d’autres arguments, qui leur auront donné à réfléchir. Parfois, ils auront aussi entendu le vécu de certains camarades : je pense entre autres à cette classe de 3ème où nous avons beaucoup débattu, et où les élèves s’impliquaient au point de mettre en avant leur propre expérience (pas de la peine de mort, bien sûr !), sans craindre le regard critique de leurs camarades (ni le mien !).

Par ailleurs, j’ai déjà parlé des « bilans de fin de trimestre », que j’organise systématiquement dans toutes les classes… en fin de trimestre (!). Là aussi, les tables sont en carré, et tout le monde peut prendre la parole. Ce n’est pas vraiment un débat, bien que les opinions s’affrontent parfois, mais une possibilité d’échange sur ce qui a été fait dans le trimestre, et sur ce qu’on pourrait faire au trimestre suivant. C’est le moment où certains osent dire qu’ils n’ont pas compris telle ou telle chose, que c’était trop difficile… Bien sûr, il aurait mieux valu qu’ils le disent au bon moment… mais je trouve important qu’ils le disent « trop tard » au lieu de se taire : peut-être cette parole leur donnera-t-elle le « courage », par la suite, de demander des explications ?

Mais, encore une fois, c’est mon mode de fonctionnement… Et, de même qu’on ne se moque pas d’un enfant qui trébuche, tombe, quand il apprend à marcher, je ne vois pas pourquoi on tiendrait pour négligeables les efforts que fait l’enfant, ou l’ado, pour apprendre à réfléchir… Il dit des bêtises ? Sans doute, de notre point de vue d’adulte. Mais… c’est normal, il apprend

Réfléchissez… réfléchissons…

Jeudi 28 mai 2009

Une petite provoc de la part d’un lecteur ? Allez, je me laisse faire, et je réponds à Brice…

1. La réflexion est quelque chose de personnel, par définition. La réflexion des autres ne peut être utile que si on ré-fléchit.

2. Pour réfléchir, il faut mettre en oeuvre des fonctions mentales complexes, qui ne se découvrent ni au berceau, ni d’un seul coup en passant à l’âge adulte. Cela s’apprend, comme marcher ou manger à la cuiller.

3. On ne peut réfléchir qu’à partir de ce qu’on sait, ou croit savoir. Autrement dit, la première phase de la réflexion n’est rien d’autre que ce qui se pense et se dit dans notre entourage.

4. Pour qu’il y ait réflexion, il faut qu’il y ait contradiction (partielle ou totale) entre deux opinions. Si tout le monde est d’accord avec moi sur un sujet, il est inutile que j’y réfléchisse davantage… A moins… à moins que je tienne habituellement pour mauvais (ou au moins sujets à caution) les avis de tout ce monde.

5. Le prof n’est pas là pour « convertir » les élèves à quelque idée que ce soit, mais pour les aider à s’ouvrir au monde (je sais, c’est un peu grandiloquent, et peut-être illusoire…).

Donc :

Que les élèves « évacuent toutes les bêtises qu’ils peuvent couver dans leur tête » est « normal » (bien que je n’aime pas ce mot…). C’est la première phase, et elle est indispensable. Le but du jeu n’est pas qu’ils pensent comme moi, mais comme eux… Ceci dit, ils ne pensent et ne disent pas tous la même chose, et ils peuvent déjà se répondre dans cette première phase… qui les amène à la seconde. Les échanges à ce niveau sont d’autant plus importants que les ados accordent beaucoup de crédit à leurs pairs… beaucoup plus qu’à leurs profs !

Je ne laisse évidemment pas mes élèves « patauger dans leur ignorance », ce serait un comble ! D’abord, une discussion, un débat, n’arrivent pas « comme ça », parce que le matin, en me lavant les dents, je me suis dit : Et tiens, si on faisait un débat ? Il y a forcément eu des lectures auparavant, textes narratifs, explicatifs, argumentatifs… extraits de romans, d’articles de journaux, que sais-je ?

Qu’est-ce que ça veut dire « expliquer vous-même un thème comme La Peine de Mort » ? Que pourrais-je bien expliquer sur ce thème ? Je ne suis ni Voltaire, ni Victor Hugo, ni Camus… et ne vois pas quelles « explications » pourraient être utiles à quiconque… Des informations, oui (d’où les articles de journaux ou les références historiques), des bases de réflexion (d’où les textes argumentatifs)… Tout ce « matériel » pouvant alors être utilisé comme argument dans la discussion.

Enfin, à chaque fois que j’ai organisé un débat dans une classe, non, « les trois-quarts [ne sont pas restés] la bouche close jusqu’à la fin de l’heure »… mais 4 ou 5, oui, sûrement ! D’abord, les tables sont alors disposées en carré, afin que chacun voie les autres ; ensuite, les élèves eux-mêmes acceptent mal les « silencieux » dans un débat, et se chargent de les interpeller. Enfin, si le sujet les intéresse, s’ils ont été assez préparés, ils ont envie de confronter leurs opinions à celles des autres.

Ai-je assez répondu à la provoc de Brice ?

Non, j’ai oublié de dire une chose : j’interviens aussi peu que possible dans le débat (sauf, évidemment, pour donner la parole et rétablir le calme, si nécessaire) et, généralement, sous forme de questions.

Quand j’étais dans le Nord, nous avions fait ainsi un débat sur ce thème de la peine de mort, dans une classe de 4ème. La discussion avait été animée, et j’étais intervenue sans doute un peu trop. Quelques élèves continuèrent à discuter avec moi après la fin du cours, et l’une d’elles me dit finalement :

« C’est pas juste, vous, vous êtes prof, vous avez les mots ».

C’était il y a plus de 30 ans, mais je n’ai jamais oublié cette réflexion, et je fais d’autant plus attention à ne pas exposer/imposer mes opinions qu’effectivement, « j’ai les mots »…