Archive pour le mot-clef ‘Manipulation’

Pour Patrice…

Mercredi 9 novembre 2011

J’ai lu ces jours-ci Elliot, de Graham Gardner : un roman décrivant les questions que se pose un enfant, puis un ado, face aux persécutions de ses « pairs »… Changeant de ville, donc de lycée, il essaie de se constituer une nouvelle personnalité, qui n’attirera plus sur lui les coups de ses « camarades »…

Et, au fil des pages, s’est imposée à moi l’image de Patrice…

C’était il y a une trentaine d’années… Patrice était dans une 5ème germaniste, d’un bon niveau dans l’ensemble. 4 ou 5 garçons, une petite quinzaine de filles… Parmi elles, 5 ou 6 d’un très bon niveau et d’une forte personnalité, assez mûres (l’une d’elles, à ma grande surprise, avait lu L’herbe bleue pendant les grandes vacances…)… Inutile de vous dire qu’on n’entendait guère les garçons dans cette classe…

Patrice était d’un niveau moyen, pas très grand (un seul des garçons avait une taille semblable à la plupart des filles), plutôt timide. Un élève comme on en croise beaucoup, qui n’attirait pas l’attention.

Sauf que…

Leur prof de math (dont j’ai déjà parlé ici) a découvert un jour que Patrice arrivait au collège avec sa mère, laquelle lui portait son cartable…

Quelle importance ? dites-vous… Le prof, qui se jugeait chargé de former la mentalité des élèves, a cru bon accabler Patrice de sarcasmes à ce sujet. En pleine classe, évidemment. Du jour au lendemain, ce petit bonhomme qui ne voulait de mal à personne s’est retrouvé la cible de toutes les plaisanteries plus ou moins douteuses, d’apostrophes plus ou moins insultantes, de la part du prof d’abord, bientôt suivi des élèves. De la majorité des filles, plutôt.

A ma connaissance, il n’y a pas eu d’agressions physiques contre Patrice. Mais les agressions verbales étaient fréquentes. La classe, aisément manipulée par un pervers, fondait son unité – et sa complicité avec le prof – sur le dos de Patrice.

Au point que, au 2ème trimestre, la mère de Patrice a demandé à ce qu’il change de classe : il pleurait tous les matins, refusant d’aller au collège… (changement refusé, pour raison de langue ou autre).

Je n’ai découvert la situation que tardivement. J’avais d’excellents rapports avec cette classe (nous avons monté une pièce de théâtre), mais mon « collègue » avait bien fait les cloisonnements dans les têtes des enfants : ils étaient avec Mme X OU M. Y… Et, mise au courant, je me suis trouvée singulièrement démunie : que faire ? Intervenir auprès du collègue ? Cela ne lui aurait donné qu’un reproche de plus contre Patrice. L’administration ? Quels faits précis avais-je à citer ? De plus, j’étais mal vue de la principale de l’époque, contrairement au prof de maths.

Ai-je essayé de parler à Patrice ? Je ne m’en souviens pas, mais je ne crois pas : quel soutien pouvais-je lui apporter, quand tout se déroulait hors de ma présence ? J’ai continué à le traiter comme un élève ordinaire, sans rien de particulier, surveillant les éventuelles « attaques » de ses condisciples. Lesquels (lesquelles…) avaient bien compris que je ne jouais pas à ce jeu-là…

La mère de Patrice a du moins obtenu, si je me souviens bien, qu’il ne se retrouve pas avec le même prof l’année suivante. Certes, il se retrouvait tout de même avec les mêmes élèves ; mais, le manipulateur absent, il faut espérer que les élèves se sont lassés du « jeu »…

Je n’ai rien su de Patrice les années suivantes, mais j’ai souvent pensé à lui depuis. J’espère qu’il aura réussi à surmonter cette horrible épreuve, à devenir un adulte « debout » après avoir été un enfant « couché »…

Oui, Patrice, après toutes ces années, je pense toujours à toi. Aurais-je pu intervenir ? de quelle façon ? Tu restes pour moi un remords…

Petit problème d’arithmétique…

Dimanche 5 juin 2011

Tiens, aujourd’hui, je vous propose un petit problème (n’étant pas très forte en math, je préfère avoir votre avis sur la question) :

Soit 14 300 personnes qui mangent au Mac Do. 13 000 ont pris des frites (dont 6 % avec du ketchup), 1 300 des pâtes dont 11 % avec du ketchup).
Peut-on en déduire que :

- 2/3 (environ) de ceux qui ont pris du ketchup mangent des pâtes ?

- 2/3 (environ) des mangeurs de pâtes prennent du ketchup ?

* * *

Un élève, Claude G., a répondu oui aux deux questions : qu’en pensez-vous ? Quelle note lui auriez-vous attribuée ?

* * *

Qu’est-ce qui me prend d’aller faire un problème de math ? C’est encore à cause de Lucien !

Il me renvoie à plusieurs articles de Libé :

Immigrés : Guéant en échec scolaire

On n’arrête plus Claude Guéant. Après avoir dénoncé le «problème» de l’accroissement des musulmans en France, après avoir annoncé la limitation de l’immigration de travail, le ministre de l’Intérieur diagnostique désormais le fiasco de l’intégration à la française. Sur Europe 1, Guéant déclarait ainsi dimanche : «Contrairement à ce qu’on dit, l’intégration ne va pas si bien que ça : le quart des étrangers qui ne sont pas d’origine européenne sont au chômage, les deux tiers des échecs scolaires, c’est l’échec d’enfants d’immigrés.»

Eh oui ! Notre petit élève qui mélange un peu les chiffres, c’est notre Ministre de l’Intérieur !


Guéant s’enfonce à pas de géant

Le dimanche, Guéant déclare que deux tiers de l’échec scolaire en France est imputable aux immigrés. Le mercredi, il affirme que les deux tiers des enfants d’immigrés sont en échec scolaire. A part le fait de suggérer que les enfants d’immigrés réussissent mal à l’école, il n’y a aucun rapport entre les deux affirmations.

Et il explique sa démarche « mathématique », notre « cancre » :

«L’étude de l’Insee […] précise que les enfants de familles immigrées sortent presque deux fois plus souvent du système éducatif sans qualifications que les autres. […] Cette conclusion vient forcément soit de chiffres exhaustifs, soit d’un échantillon qui se divise en trois tiers. Par conséquent, j’ai correctement cité l’étude en déclarant que les 2/3 des enfants qui sortent de l’école sans qualification sont des enfants de familles immigrées.»

J’ai parcouru rapidement (trop rapidement sans doute) l’étude de l’INSEE de 2005 sans trouver les chiffres indiqués. Je me suis donc reportée au Rapport au Premier ministre pour l’année 2010 : Les défis de l’intégration à l’école

… qui cite bien les chiffres indiqués (« Les enfants de famille immigrée sortent aussi presque deux fois plus souvent du
système éducatif sans qualification (11% contre 6% pour les non immigrés) ».) et précise dans l’introduction :

« En 2005, la proportion de jeunes de 0 à 18 ans d’origine immigrée (au moins un parent immigré) est de 18,1% »

Et plus loin :

« Deux tiers des élèves immigrés ou issus de l’immigration vivent dans des familles aux actifs ouvriers et employés contre un peu plus de la moitié pour les non-immigrés:6 (66% contre 53%). »

Car le rapport, bien loin de jeter le discrédit sur l’intégration des enfants immigrés (ou d’immigrés), pointe plutôt les problèmes sociaux que ce constat d’échec dénonce :

Les conditions socio-démographiques du milieu dans lequel vivent les enfants d’immigrés influent sur leur scolarité et leurs parcours scolaires. Rappelons ici que plus des deux tiers appartiennent à une famille ouvrière et employée contre moins d’un tiers pour les non immigrés. Les parents sont moins souvent diplômés : plus de 58% ont un père non diplômé et 62% une mère non diplômée, contre 12% et 14% des non immigrés.
Près des deux tiers des élèves immigrés (63%) vivent dans une famille d’au moins quatre enfants, contre moins d’un sur cinq chez les non immigrés.
Notons enfin que ces élèves sont plus souvent scolarisés en zone d’éducation prioritaire : près d’un sur trois (31%), contre moins d’un sur dix (8,5%) quand les parents ne sont pas immigrés.

[...]

La moindre réussite des enfants d’immigrés à l’école serait donc due pour une très large part au milieu socio-économique, familial, culturel et territorial dans lequel ils vivent. Et si l’on compare les résultats scolaires des enfants d’immigrés à sexe, structure, taille de la famille, diplôme, activité et catégorie socioprofessionnelle des parents comparables avec les élèves non immigrés, leur moindre réussite scolaire s’atténue fortement. Les risques de redoublement à l’école primaire, comme les écarts de performance aux épreuves d’évaluation sont plus ténus. Dans l’enseignement secondaire, à situation sociale, familiale et scolaire comparables, les enfants d’immigrés atteignent plus fréquemment une seconde générale et technologique, obtiennent plus souvent le bac général et technologique sans avoir redoublé et sortent moins souvent sans qualifications que les enfants de personnes non immigrées. Ce constat reflète, toutes choses égales par ailleurs, reflèterait des demandes et des perspectives familiales plus ambitieuses en termes d’orientation.

Nous voilà bien loin de la lecture (hâtive ? mal intentionnée ?) du ministre… qui aurait bien besoin d’un peu de soutien scolaire !

Manipulations…

Mardi 30 décembre 2008

Je suis en train de lire La Vague, de Todd Strasser. Ce roman, écrit en 1981, vient d’être traduit en français, et mérite d’être lu…

Il relate l’expérience de « la Troisième Vague », vécue par des lycéens californiens en 1967 (voir l’article de Wikipedia pour plus d’informations). Un professeur d’Histoire, pour faire comprendre à sa classe le manque de réactions de la majorité des Allemands quand les nazis entreprirent l’élimination de millions de personnes, les « met en situation » en les amenant, par la discipline et le sentiment d’appartenance à une communauté, à abandonner leur libre-arbitre. Dépassé par l’importance du mouvement qui fait tache d’huile, l’enseignant met fin à « l’expérience » au bout de quelques jours. Il la décrira plus tard comme « l’un des événements les plus effrayants que j’aie jamais vécu dans une salle de classe ».

Il est dangereusement facile de manipuler des élèves (voir Le Cercle des poètes disparus, dans un autre genre… mais tout aussi effrayant, à mon sens !). Et les « expériences » sont redoutables…

Une année, j’ai enseigné en CPPN (classe pré-professionnelle de niveau). La classe, d’une dizaine d’élèves, a « accueilli » un nouvel élève, africain, au cours du premier trimestre. Si je mets des guillemets, c’est que, justement, l’élève en question n’a pas été « accueilli », ce qui nous a donné de gros soucis. Pourquoi ? Il était « différent », voilà. Trop « sage », trop soucieux de bien faire ? Trop quelque chose, pas assez quelque chose…

En classe, j’arrivais cependant à le faire travailler en équipe, mais je sentais toujours une sorte de barrière entre lui et les autres. Un « modus vivendi » s’établissait cependant, au fil du temps. Jusqu’au jour où…

Mon collègue de Maths, ce jour-là, avait terminé son cours avant la fin de l’heure. et, pour occuper le temps qui restait, eut l’ingénieuse idée de demander à chaque élève d’écrire sur une feuille le nom de l’élève qu’il aimait le plus et de celui qu’il aimait le moins. Il donnerait ensuite les résultats de son « enquête »…

(Une année, j’ai utilisé ce procédé d’ »analyse transactionnelle » dans une classe où, sans qu’on comprenne pourquoi, « ça ne marchait pas ». Il n’y avait même pas de petits groupes qui s’opposaient, la mésentente dans la classe était générale. J’avais donc demandé à chaque élève (une trentaine) d’indiquer les 5 élèves avec qui il aimerait travailler en groupe, et les 5 avec qui il n’aimerait pas travailler en groupe. J’ai passé ensuite quelques heures à établir les schémas correspondants, dont j’ai déduit les places des élèves – pour une fois, c’est moi qui les ai placés ! – et la constitution de groupes. L’ambiance s’est peu à peu améliorée, et a fini par être une ambiance de classe « normale ».)

Mon collègue a donc relevé les feuilles et – oh ! surprise ! – a vu que notre dernier arrivé était rejeté par 8 élèves, si je me souviens bien. Il a eu (du moins, c’est ce qu’il m’a dit) le réflexe de ne pas leur donner les résultats, et, la cloche ayant sonné, a conclu sur un vague « Vous avez tous voté les uns pour les autres », ou quelque chose de ce genre. Et les élèves sont sortis dans la cour, en attendant d’être appelés à la cantine.

Oui, mais… ils n’étaient qu’une dizaine, et chacun n’avait inscrit que 2 noms… Combien de temps leur a-t-il fallu pour connaître les résultats (les vrais !) de « l’enquête » ? Cinq minutes ?

L’après-midi même, notre dernier arrivé se faisait tabasser pour la première fois…