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Prise d’otages… ou prise de têtes ?

Samedi 16 octobre 2010

J’ai réagi assez « brutalement », il y a quelque temps, à un commentaire reprenant le terme – désormais courant – d’ »otages » pour désigner les gens empêchés de vaquer à leurs occupations pour cause de grève.

« Otage » renvoie dans notre imaginaire à tous ces gens – français ou non – pris par les autorités allemandes pendant la dernière guerre, et souvent exécutés. Pris au hasard de rafles, innocents ou non (pas de jugement, même expéditif), en représailles contre des actes « anti-allemands ».

Plus récemment, « otages » renvoie à tous ces gens, de tous pays, kidnappés par tel ou tel parti de tel ou tel pays : considérés comme « monnaie d’échange » pour obtenir de l’argent ou une décision politique.

Dans les deux cas, un « otage » n’est pas une personne, mais un moyen de faire pression, et sa vie n’a que la valeur de ce qu’on peut obtenir en contrepartie. Si on ne peut rien obtenir, on tue l’otage.

Quel rapport avec les gens massés sur le quai d’une gare un jour de grève, attendant un train hypothétique ? Lesquels gens – au passage – sont avertis des difficultés attendues, et ont donc la possibilité de décider à l’avance de ce qu’ils vont faire le jour de la grève…

Je ne mésestime pas leurs difficultés. Je les reconnais. Mais je leur dénie le droit de s’appeler « otages »… D’ailleurs, ce n’est pas eux qui s’arrogent ce terme…

Oui, je sais, le vocabulaire fait partie des moyens de lutte. J’ignore qui a eu un jour (quand ?) l’idée « géniale » d’utiliser le mot « otage » dans le cadre d’un conflit social, mais il est évident que ce mot a fait recette chez les patrons et leurs affiliés, politiques ou non. C’est un moyen peu onéreux de discréditer une grève. Et toute grève est évidemment bonne à discréditer…

Évidemment, on pourrait imaginer que, lors d’un désaccord entre travailleurs et patrons (ou État… lui-même patron), des représentants des deux parties s’installent autour d’une table, et discutent jusqu’à obtenir satisfaction, de part et d’autre. Malheureusement, le plus souvent, ces discussions n’aboutissent pas, les intérêts des uns et des autres s’opposant : le patron veut gagner davantage d’argent, quitte à « tondre » un peu plus ses employés (ou à, carrément, délocaliser son entreprise pour avoir une main-d’œuvre moins onéreuse et plus docile), le travailleur veut gagner un peu mieux sa vie, quitte à diminuer quelque peu les bénéfices du patron. Donc, rapport de forces.

La force étant, par définition, du côté du plus fort, donc du patron, ne reste plus au travailleur qu’à lui opposer le nombre. Et la grève est, jusqu’ici, le moyen le plus efficace de « faire nombre » et de montrer sa détermination… Cela, malgré son coût pour les travailleurs, car on oublie bien souvent qu’une grève, pour un travailleur, signifie un important manque à gagner, voire une menace pour son emploi. Ce n’est pas une décision qu’on prend de gaieté de cœur !

Et les usagers, alors, quel est leur rôle là-dedans ?

Énorme : car c’est à l’aune de leur mécontentement que va se jouer la décision. Selon qu’ils soutiennent la grève ou se plaignent, des pressions vont s’exercer pour endiguer le conflit et trouver des réponses adéquates. Pris en otages, dites-vous ? Mais… par le patron ou par les travailleurs ? Qui des deux bloque les discussions ?

J’entends bien : telle ou telle grève ne concerne qu’une (petite) catégorie de travailleurs, vous lui déniez donc le « droit » de gêner tous les autres… Mais dites-moi, dans l’Histoire, est-ce que les « avantages » obtenus ici ou là à la force du poignet n’ont pas fini par être ceux de l’ensemble des travailleurs ? Est-ce que nous n’avons pas tous bénéficié, au fil du temps, des avantages obtenus par les Mineurs du Nord ou d’ailleurs ?

Je me souviens d’une petite histoire, lorsque j’étais surveillante d’internat, en 69. A table, une prof se vantait que ses enfants, étudiants tous deux, n’avaient pas fait grève, avaient continué à aller aux cours qui persistaient encore, à travailler, à préparer leurs examens. Une autre collègue lui a répondu : « Oui, c’est bien, ils ont récolté les bénéfices des grèves et, en plus, ils ont eu leurs examens ! ».

J’attends qu’un « otage » refuse pour lui-même les avantages que ses « ennemis » grévistes auront acquis…