Archive for the ‘Lecture’ Category

Anniversaires…

mardi, août 12th, 2014

Un certain nombre d’anniversaires sont célébrés cette année… Comment pourrions-nous l’oublier ?

Mais celui dont je vais vous parler, peut-être l’ignorez-vous : 750ème anniversaire de la fabrication du papier à Fabriano, en Italie…

C’est le Magazine du bibliophile qui m’informe de cet anniversaire, et qui résume l’histoire de cette formidable invention. Vous connaissez sans doute cette histoire… Mais peut-être, comme moi, l’avez-vous un peu oubliée… Auquel cas, en voici les grandes étapes :

Le papier a été inventé en Chine, sans doute au 2ème siècle avant notre ère. Il était fabriqué à partir de végétaux : bambou, mûrier, lin et chanvre.
En 751, la bataille du Talas oppose armées chinoises et armées arabes : plus de 20 000 Chinois sont emmenés, prisonniers, à Samarcande. L’histoire dit que certains de ces prisonniers livrèrent alors le secret de la fabrication du papier.
Toujours est-il que les Arabes vont utiliser à profusion ce nouveau support de l’écrit. De Samarcande à Bagdad, au Caire, à Damas, livres et bibliothèques se multiplient. En 756, le calife de Bagdad décide que le papier remplacera le parchemin.
On ne sait pas à quelle époque vont être utilisés les chiffons dans la fabrication.

Au 10ème siècle, l’Orient possédait des bibliothèques de plus de 10 000 ouvrages… Alors qu’en Occident, les plus riches n’en contenaient que 500…
La route du papier suit les grandes routes de la soie, et parvient en Espagne en 1056 (alors occupée par des royaumes musulmans) : un moulin à papier à Jativa en atteste l’existence à cette date.

(http://ensa-limoges.fr/la-route-de-la-soie/)

En 1264, on fabrique du papier en Italie, à Fabriano. Et les ouvriers vont, en quelque trois décennies, considérablement modifier les techniques arabes : ils traitent les feuilles à l’aide de gélatine animale au lieu d’amidon et inventent le filigrane. C’est ce papier qui va se répandre en Europe, et les moulins de Champagne en fabriqueront au 14ème siècle…

On a beau être à l’ère informatique, collecter des documents via Internet, lire des e-books… je ne crois pas que le papier soit sur le point de disparaître…

Bon anniversaire à Fabriano et au Papier !

Cendrillons…

dimanche, juillet 29th, 2012

Je ne sais comment ni pourquoi, s’est imposé le souvenir d’une très ancienne lecture…

Très ancienne… Années 60, probablement…

Je n’en connais pas le titre, et encore moins l’auteur… Mais j’aurais envie de relire cette histoire… Si elle vous rappelle quelque chose, merci de m’en informer…

C’était un feuilleton dans l’Écho de la mode (« le petit écho de la mode », encore à cette époque-là ?) qu’achetait régulièrement ma mère. Un des très rares feuilletons que j’aie jamais lus, sans doute incitée par ma mère. Non que je sois allergiques au genre (ma bibliothèque contient sans doute pas mal de romans qui ont paru en feuilletons, avant d’être reliés), c’est le délai d’attente imposé qui hérisse la dévoreuse de livres que je suis…

Mes lointains (et vagues !) souvenirs évoquent l’histoire d’une femme de ménage en Angleterre, femme « mûre » et sans attraits particuliers, au service d’une patronne plus jeune, riche et élégante. Cette femme de ménage a un rêve : posséder une robe de grand couturier… Je ne sais plus comment elle y parvient, mais un beau jour, elle se rend à Paris et va acheter sa robe de rêve… Lui arrive-t-il de la revêtir, comme Peau d’Âne dans sa chambre, ou se contente-t-elle de l’admirer ? Je ne me souviens plus…
Toujours est-il qu’un jour (pas si beau…), sa patronne va la lui emprunter… Elle la lui rendra défraîchie (je crois me souvenir d’une brûlure de cigarette…)…

Comment diable l’histoire se termine-t-elle ? Aucune idée…

Elle m’avait fait rêver, cette histoire… Sans doute à cause de cette transgression de l’ordre social, qui exige que les objets de luxe appartiennent aux riches… (non, non, je ne parlais pas ainsi à l’époque ! Je tente d’expliquer pourquoi elle m’avait marquée…).

Et… vous savez comment s’enchaînent les pensées, apparemment sans rime ni raison… Me voilà partie chez Maupassant, dans la nouvelle (que je tiens pour une des plus superbes qu’il ait écrites) « La parure »…

Dans « La parure », est mis en scène un jeune couple très modeste, dont la femme rêve de luxe et de douceurs d’une autre classe sociale… Rêves éperdus et tout à fait incongrus… Un jour, son mari rentre, tout content : il leur a obtenu une invitation pour un bal… Mais la jeune femme, contrairement à son attente, ne se réjouit pas, bien au contraire : elle n’a aucune tenue qui pourrait s’accorder à ce genre de festivité ! Le mari va sacrifier ses économies pour lui permettre de se faire faire une robe digne d’elle…

Cependant, à l’approche du Grand Jour, elle se désole : aucun bijou pour orner sa robe ! Son mari lui suggère de faire appel à son ancienne amie de couvent, bien plus « favorisée » financièrement parlant… L’amie n’hésite pas à lui prêter la superbe rivière de diamants qui éblouit la jeune femme.

Et le couple va au bal… Triomphe de la jeune femme, dans son élégante tenue…

Mais au retour… elle s’aperçoit qu’elle n’a plus la parure de diamants…

Recherches inutiles, vains appels dans la presse : il reste à acheter une parure semblable… au prix d’emprunts sans nombre, que le couple mettra 10 ans à rembourser, travaillant dur l’un et l’autre, se privant de tout…

La jeune femme rencontre un jour son ancienne amie, qui ne la reconnaît pas, tant ses besognes l’ont changée…

Et…

Non, je ne vous raconterai pas la fin, cette dernière phrase qui fait tout le sel – et toute l’horreur ! – de cette nouvelle…

* * *

Cette histoire me fait ressouvenir du « Collier de la Reine », de Maurice Leblanc…

Une nuit, chez les Dreux-Soubise, disparaît le fameux « Collier de la Reine », sans que nul ne puisse comprendre comment on a pu s’en emparer…

La réponse arrivera plus de 20 ans après… Invité chez eux, avec d’autres personnes, le chevalier Floriani émet quelques hypothèses sur le « comment » du vol… hypothèses qui, à la grande surprise de l’assemblée, se trouvent vérifiées…

D’après le chevalier, c’est le petit Raoul, âgé de 6 ans, qui a volé le bijou… Fils d’Henriette d’Andrézy, ancienne amie de couvent de la comtesse, recueillie « par charité »… et servante peu onéreuse…

Si vous êtes familier (familière) des histoires de Maurice Leblanc… peut-être vous souviendrez-vous que cette Henriette d’Andrézy avait épousé un certain Théophraste Lupin… et en avait eu un garçon… qui prendra plus tard le prénom d’Arsène…

* * *

Quel rapport entre ces 3 histoires ? me demanderez-vous… C’est bien ce que je me suis demandé…

Ces 3 récits sont centrés sur un objet de luxe, signe d’appartenance à une certaine classe sociale. Or, cet objet passe d’une classe à une autre, « reliant » des gens que tout sépare, leur naissance comme leur richesse. S’il retourne à son légitime propriétaire, c’est transformé, comme si la « transgression » de la séparation des classes avait contaminé l’objet, symbole de la Différence…

Y a-t-il eu « contamination » d’un récit à l’autre ? C’est ce que j’ignore. Tout comme ne me viennent pas à l’idée d’autres récits sur ces bases…

Mais si la première histoire évoquée vous rappelle un titre ou un auteur, ne manquez pas de m’en informer !

Haro sur les ZEP !

mardi, novembre 15th, 2011

« Les ZEP n’auraient jamais dû exister »

C’est le (gros) titre de l’article de Rama Yade dans Marianne (5-11/11/2011). Qui m’a évidemment tout de suite donné envie de le lire… Depuis, il y a polémique autour de son livre, elle est accusée de plagiat… Mais ce n’est pas là mon propos…

Rama Yade nous conte qu’elle a fait toute sa scolarité dans le privé. C’est son droit. Je n’ai moi-même connu le « public »… qu’en Fac ! C’était le choix de ma mère. Je ne lui en veux pas ! Mais je n’ai curieusement pas la même vision que Rama Yade… Il est vrai que nous ne sommes pas de la même génération, et que les choses changent, au fil des ans…

Son panégyrique du privé me met un peu mal à l’aise… Que dit-elle ?

« Ce sont ainsi surtout les familles pauvres qui se ruent vers le privé, le succès de leur progéniture valant tous les sacrifices. Car, disait ma mère, c’est là que bat désormais le cœur de l’école républicaine, celle qui vous apprend à lire, écrire, compter, celle qui vous enseigne les savoirs fondamentaux, celle qui vous inculque une culture générale, celle où règne encore un peu de discipline, celle où l’on respecte l’autorité des maîtres, celle où l’on ne débat pas de rien du tout. »

Voilà, en négatif, un portrait bien négatif, justement, de l’école « publique » ! Dont je me demande quelle connaissance en a réellement l’auteur…

Encore une petite couche ?

« Les familles françaises l’ont compris : qu’elles soient catholiques, musulmanes, juives, agnostiques ou athées, riches ou pauvres, elles se ruent toutes vers le privé. » Le privé, « bouée de sauvetage de notre système scolaire »…

Je ne vais pas cracher sur le privé, sous contrat ou pas : j’y ai passé suffisamment d’années comme élève ou comme prof. Je n’ai pas souvenir d’élèves de « familles pauvres » – ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en avait pas. C’étaient surtout des élèves de familles « moyennes » – sauf dans un établissement où j’étais surveillante d’internat, assez « classé », où les internes, du moins, étaient de familles aisées, voire très aisées…

Enfin bref, arrivons-en à nos ZEP (zones d’éducation prioritaire), que Rama Yade veut supprimer.

J’ai eu l’impression, à lire ce passage, qu’on avait créé les ZEP pour y regrouper les élèves de milieux défavorisés : « […] à chaque lycée de centre-ville correspond une ZEP de banlieue. Ce partage des tâches est la plus remarquable illustration d’une école à deux vitesses, qui permet aux uns d’avoir l’assurance que les seconds, parqués dans leurs bans, ne viendront pas perturber la tranquille reproduction de l’aristocratie scolaire et l’immobilisme du système. »

N’en déplaise à Rama Yade, les ZEP n’ont pas créé d’écoles, mais « classé » des écoles existantes pour leur donner davantage de moyens, et ainsi limiter un peu le fossé entre écoles de milieux aisés et écoles de milieux défavorisés… les ZEP étant souvent dans les « cités ». Certes, il y a eu des effets pervers : certaines familles, plutôt que de voir leur enfant dans une ZEP, l’ont fait domicilier ailleurs pour qu’il aille dans un autre établissement, moins « marqué ». Par ailleurs, les drastiques réductions de moyens, ces dernières années, ont touché les ZEP autant que les autres établissements. Enfin, « l’assouplissement de la carte scolaire », permettant aux parents de choisir plus ou moins l’école de leur enfant, n’a fait qu’accentuer la ségrégation. Faut-il pour autant jeter l’enfant avec l’eau du bain ?

Oui, répond sans hésiter notre auteur. Car l’enseignement qu’on a voulu y adapter est une aberration : « On a, avec la meilleure volonté du monde, déconsidéré les élèves en les renvoyant à leur milieu et à leur « culture ». ». On a interdit « l’accès à la littérature française à des enfants dont les ancêtres ne sont pas français ou bourgeois. ». « Leur proposer de travailler sur leur culture, c’est les mépriser. Leur conseiller de lire exclusivement des œuvres courtes, comme s’ils étaient débiles, c’est les humilier. Leur faire apprendre l’arabe alors qu’ils ne parlent pas encore le français, c’est ne rien comprendre à leurs besoins. »

Je n’ai pas connu d’établissement où l’on « faisait apprendre » l’arabe… En seconde langue, peut-être ??? Pour les « œuvres courtes », il serait bon que Rama Yade ne les confonde pas avec des livres « pour débiles », à moins de vouloir jeter à la poubelle les contes philosophiques, pas mal de pièces de théâtre, les nouvelles, et autres « romans courts » qui n’en sont pas moins des œuvres de « grands auteurs » français ou étrangers ! Je n’ai pas vu non plus des profs ne conseiller QUE des œuvres courtes…

Enfin, je m’insurge violemment contre l’idée que « Leur proposer de travailler sur leur culture, c’est les mépriser. » : quand j’étais dans le Nord, où la population issue de l’émigration était importante, j’avais fait travailler une classe de 3ème sur leurs pays d’origine (Pologne, Italie, Espagne, Portugal, Algérie, si je me souviens bien). Aucun mépris dans ce choix ! La simple volonté qu’ils prennent conscience de leur histoire familiale et de leur diversité ! Refuser de les prendre en compte me paraît, au contraire, un singulier mépris ! De même, quand un élève de 6ème, lors des ateliers généalogie, s’est intéressé à l’ethnie dont était originaire son grand-père (famille de « gens du voyage » sédentarisés), je l’ai aidé dans ses recherches, et j’ai eu la nette impression qu’il était heureux de voir que l’école prenait en compte sa « singularité » !

Quant aux « solutions » préconisées par l’auteur… personnellement, elles me font frémir !

« Arracher les jeunes à un tel environnement familial ou géographique [« une cité dangereuse »] pour leur donner la possibilité de s’instruire dans le calme est la première condition de leur réussite. »

Carrément !

Allons donc « arracher » les jeunes des banlieues à leurs familles ! Propulsons-les dans un bel environnement, sans cités autour… A Marly, peut-être ? Et prenons en charge, évidemment, les frais que cela implique, en internat entre autres… puisque les familles, par définition, ne pourront le faire… Assistanat ? Ou dictature ???

Bien sûr, les « internats d’excellence » sont vantés ici : « Comme sous la IIIème République, où la scolarisation a consisté à arracher des mains des prêtres les élèves pour les délivrer de l’emprise de l’Église, des familles et des puissances locales, l’intérêt des internats d’excellence réside dans le fait qu’après les cours, les élèves ne rentrent pas dans leur foyer ou dans la bande, mais dans ces structures où ils peuvent se concentrer sur leurs devoirs, continuer à étudier sereinement et bénéficier d’un encadrement éducatif plus strict (des surveillants, quoi !). »

Que je sache, la IIIème République n’a pas arraché les enfants à leurs familles ! Les internats ont été créés pour les enfants habitant trop loin d’un collège ou d’un lycée, et non pas pour priver les enfants d’un environnement familial !

J’ai déjà parlé de ces « internats d’excellence », et m’interroge toujours sur les résultats, à moyen terme, de la dichotomie qu’on crée chez ces enfants « de cités » en les faisant vivre dans un milieu « de riches » : certes, ils peuvent étudier… mais comment vivent-ils les week-ends, les vacances, où ils retrouvent leur milieu de vie « normal » ? A mon humble avis, ou ils vont tourner le dos à leurs origines, ou ils sont bons pour la schizophrénie…

Sans compter que, évidemment, Rama Yade ne s’intéresse pas à ceux qui ne « mériteront » pas les internats d’excellence… Une fois les « bons » élèves, les élèves « méritants » enlevés de leur école (collège, lycée…), que devient ladite école, privée de ses « têtes de classe » ? Mon expérience m’a prouvé que, sauf conditions particulières, une classe d’élèves « médiocres » ne fait que s’enfoncer dans la médiocrité : les « bons » élèves n’étant plus là pour dynamiser la classe, les autres s’endorment, faute de « modèles »…

Je suis mauvaise langue : notre auteur s’intéresse également aux « autres », et préconise « des classes de remise à niveau en petits groupes pour les matières les plus fondamentales (français, mathématiques, langues) et des classes d’excellence pour chaque niveau et dans chaque collège ». Décidément, elle y tient : séparons les bons des mauvais, et les vaches seront bien gardées !

Je n’ai rien contre Rama Yade… mais beaucoup contre les gens qui ne connaissent rien aux questions de l’Éducation et se mêlent de faire des livres à ce sujet ! Un peu d’humilité, que diable ! Si vous ne connaissez rien à une question… apprenez !

Ou taisez-vous !

Pour Patrice…

mercredi, novembre 9th, 2011

J’ai lu ces jours-ci Elliot, de Graham Gardner : un roman décrivant les questions que se pose un enfant, puis un ado, face aux persécutions de ses « pairs »… Changeant de ville, donc de lycée, il essaie de se constituer une nouvelle personnalité, qui n’attirera plus sur lui les coups de ses « camarades »…

Et, au fil des pages, s’est imposée à moi l’image de Patrice…

C’était il y a une trentaine d’années… Patrice était dans une 5ème germaniste, d’un bon niveau dans l’ensemble. 4 ou 5 garçons, une petite quinzaine de filles… Parmi elles, 5 ou 6 d’un très bon niveau et d’une forte personnalité, assez mûres (l’une d’elles, à ma grande surprise, avait lu L’herbe bleue pendant les grandes vacances…)… Inutile de vous dire qu’on n’entendait guère les garçons dans cette classe…

Patrice était d’un niveau moyen, pas très grand (un seul des garçons avait une taille semblable à la plupart des filles), plutôt timide. Un élève comme on en croise beaucoup, qui n’attirait pas l’attention.

Sauf que…

Leur prof de math (dont j’ai déjà parlé ici) a découvert un jour que Patrice arrivait au collège avec sa mère, laquelle lui portait son cartable…

Quelle importance ? dites-vous… Le prof, qui se jugeait chargé de former la mentalité des élèves, a cru bon accabler Patrice de sarcasmes à ce sujet. En pleine classe, évidemment. Du jour au lendemain, ce petit bonhomme qui ne voulait de mal à personne s’est retrouvé la cible de toutes les plaisanteries plus ou moins douteuses, d’apostrophes plus ou moins insultantes, de la part du prof d’abord, bientôt suivi des élèves. De la majorité des filles, plutôt.

A ma connaissance, il n’y a pas eu d’agressions physiques contre Patrice. Mais les agressions verbales étaient fréquentes. La classe, aisément manipulée par un pervers, fondait son unité – et sa complicité avec le prof – sur le dos de Patrice.

Au point que, au 2ème trimestre, la mère de Patrice a demandé à ce qu’il change de classe : il pleurait tous les matins, refusant d’aller au collège… (changement refusé, pour raison de langue ou autre).

Je n’ai découvert la situation que tardivement. J’avais d’excellents rapports avec cette classe (nous avons monté une pièce de théâtre), mais mon « collègue » avait bien fait les cloisonnements dans les têtes des enfants : ils étaient avec Mme X OU M. Y… Et, mise au courant, je me suis trouvée singulièrement démunie : que faire ? Intervenir auprès du collègue ? Cela ne lui aurait donné qu’un reproche de plus contre Patrice. L’administration ? Quels faits précis avais-je à citer ? De plus, j’étais mal vue de la principale de l’époque, contrairement au prof de maths.

Ai-je essayé de parler à Patrice ? Je ne m’en souviens pas, mais je ne crois pas : quel soutien pouvais-je lui apporter, quand tout se déroulait hors de ma présence ? J’ai continué à le traiter comme un élève ordinaire, sans rien de particulier, surveillant les éventuelles « attaques » de ses condisciples. Lesquels (lesquelles…) avaient bien compris que je ne jouais pas à ce jeu-là…

La mère de Patrice a du moins obtenu, si je me souviens bien, qu’il ne se retrouve pas avec le même prof l’année suivante. Certes, il se retrouvait tout de même avec les mêmes élèves ; mais, le manipulateur absent, il faut espérer que les élèves se sont lassés du « jeu »…

Je n’ai rien su de Patrice les années suivantes, mais j’ai souvent pensé à lui depuis. J’espère qu’il aura réussi à surmonter cette horrible épreuve, à devenir un adulte « debout » après avoir été un enfant « couché »…

Oui, Patrice, après toutes ces années, je pense toujours à toi. Aurais-je pu intervenir ? de quelle façon ? Tu restes pour moi un remords…

De l’esclavage…

mardi, mai 10th, 2011

10 mai : « Journée de la mémoire de la traite négrière, de l’esclavage et de leur abolition » dans nos écoles…

Je ne suis pas une fan des célébrations, mais profite de l’occasion pour vous offrir quelques citations, issues de mon travail avec des classes de 3ème sur ce thème.

Les élèves étaient par groupes, devaient lire et étudier une dizaine de textes au choix (au moins 2 textes d’argumentation, 2 textes littéraires -1 extrait de roman ou de conte philosophique, 1 poème -, 2 textes de loi, 1 article de presse, 1 texte historique ou 1 document historique) parmi ceux que je mettais à leur disposition..

La plupart de ces textes proviennent de Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation, livre que je vous recommande si vous voulez vous pencher sur la question.

Aristote, Politique, livre I

De même également, la chose dont on est propriétaire est un instrument en vue d’assurer la vie, et la propriété dans son ensemble, une multiplicité d’instruments ; l’esclave lui même est une sorte de propriété animée, et tout homme au service d’autrui est comme un instrument qui tient lieu d’instruments.

in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

Léon Tolstoï, La Sonate à Kreutzer

Mais, monsieur, l’esclavage n’est pas autre chose que le profit des uns obtenu par le travail forcé de beaucoup d’autres. Or donc, pour qu’il n’y ait plus d’esclavage, il faut que les hommes renoncent au travail forcé des autres, en le considérant comme un péché, comme une honte. Et cependant, on abolit les formes extérieures de l’asservissement, on interdit la vente des serfs, on s’imagine, on se persuade que l’esclavage n’existe plus, et l’on refuse de voir qu’il persiste, puisque les hommes aiment toujours à profiter de l’effort d’autrui, tout en croyant agir en pleine équité. Et du moment que le procédé est jugé équitable, il se trouvera toujours des hommes plus forts ou plus malins que d’autres pour savoir l’utiliser. Il en va de même pour l’émancipation de la femme. Son asservissement consiste dans le seul fait que les hommes trouvent équitable de la considérer comme un instrument de plaisir. Oui, bien sûr, on lui donne la liberté, on lui octroie les mêmes droits qu’à l’homme, mais on continue de la considérer comme un instrument de plaisir, ainsi l’élève t on dès son enfance, ainsi demeure t elle dans l’opinion publique. Et c’est pourquoi la femme reste une esclave humiliée et dépravée, et l’homme un esclavagiste débauché.

in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

Diderot et d’Alembert, Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers

Les Européens font depuis quelques siècles commerce de ces nègres qu’ils tirent de Guinée et des autres côtes de l’Afrique, pour soutenir les colonies qu’ils ont établies dans plusieurs endroits de l’Amérique et dans les Isles Antilles. On tâche de justifier ce que ce commerce a d’odieux et de contraire au droit naturel, en disant que ces esclaves trouvent ordinairement le salut de leur âme dans la perte de leur liberté ; que l’instruction chrétienne qu’on leur donne, jointe au besoin indispensable qu’on a d’eux pour la culture des sucres, des tabacs, des indigos, etc. adoucissent ce qui paraît d’inhumain dans un commerce où des hommes en achètent et en vendent d’autres, comme on ferait des bestiaux pour la culture des terres.

in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

La Case de l’oncle Tom, Harriet Beecher Stowe

Mais quoi ! voilà que mon maître vient… il m’arrache à mon travail, à mes amis, à tout ce que j’aime, et il me rejette dans la boue ! Et pourquoi ? parce que, dit il, j’oublie qui je suis… Il veut m’apprendre que je ne suis qu’un esclave ! mais voilà qui est la fin de tout, et pire que tout ! Il se met entre ma femme et moi… Il veut que je l’abandonne et que j’en prenne une autre… et tout cela, vos lois lui permettent de le faire… en dépit de Dieu et des hommes ! Monsieur Wilson, prenez y garde ! il n’y a pas une de ces choses qui ont brisé le cœur de ma mère, de ma sœur et de ma femme… il n’y a pas une de ces choses qui ne soit permise par vos lois. Chaque homme, dans le Kentucky, peut faire cela, et personne ne peut lui dire non ! Appelez vous ces lois les lois de mon pays ?

in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

Prosper Mérimée, Tamango

De la sorte, son navire contenait une dizaine de nègres de plus qu’un autre du même tonnage. À la rigueur, on aurait pu en placer davantage ; mais il faut avoir de l’humanité, et laisser à un nègre au moins cinq pieds en longueur et deux en largeur pour s’ébattre, pendant une traversée de six semaines et plus ;  » car enfin  » disait Ledoux à son armateur pour justifier cette mesure libérale,  » les nègres. après tout, sont des hommes comme les Blancs « .

[…]

Restait encore une trentaine d’esclaves : c’étaient des enfants, des vieillards, des femmes infirmes. Le navire était plein.
Tamango, qui ne savait que faire de ce rebut, offrit au capitaine de les lui vendre pour une bouteille d’eau de vie la pièce. L’offre était séduisante. Ledoux se souvint qu’à la représentation des Vêpres siciliennes à Nantes, il avait vu bon nombre de gens gros et gras entrer dans un parterre déjà plein, et parvenir cependant à s’y asseoir, en vertu de la compressibilité des corps humains. Il prit les vingt plus sveltes des trente esclaves.

in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

William Styron, Les Confessions de Nat Turner, Folio, 1969

Car, que pouvait signifier la liberté pour un homme comme Arnold ? Sans instruction, sans métier, maladroit par nature, enfantin et crédule, l’esprit abruti par les quarante années pendant lesquelles il n’avait été qu’un bétail, il avait sans doute trouvé la vie suffisamment douloureuse tant qu’il était esclave. Maintenant, libéré par la grâce et la piété de sa maîtresse (qui lui avait laissé cent dollars gaspillés en eau de vie pendant sa première année de liberté mais qui n’avait pas pensé à lui faire apprendre un métier), le vieil idiot n’existait qu’à la lisière de la vie, plus insignifiant, plus misérable qu’il ne l’avait jamais été au temps où il était esclave.

in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

Aimé Césaire, écrivain et maire de Fort de France

1848-1998
Cent cinquantenaire des Révoltes d’Esclaves

Qu’est-ce que la haine sinon la bonne pièce de bois attachée au cou de l’esclave et qui l’empêtre, ou l’énorme aboiement du chien qui vous prend la gorge ?
Moi, j’ai une fois pour toutes refusé d’être esclave.
Architecte aux yeux bleus, je te défie !

site : Office Municipal de la Culture de Pointe-À-Pitre

Tourgueniev, Mémoires d’un chasseur

 » Dis moi, il y a longtemps que tu es pêcheur ? lui demandai je.
– Plus de six ans, répondit il en se redressant.
– Et auparavant, que faisais tu ?
– Avant, j’étais cocher.
– Qu’est ce qui t’a fait changer de métier ?
– La nouvelle maîtresse.
– Quelle maîtresse ?
– Celle qui nous a achetés dernièrement. Vous la connaissez peut-être : Aliona Timofievna, une grosse dame, qui n’est plus bien jeune.
– Pour quelle raison a t elle voulu que tu sois pêcheur ?
– Dieu sait !

in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

Eugène Sue, Atar Gull

BEUFRY. Moi j’ai un moyen bien commode, non seulement d’éviter la nourriture de mes vieux nègres hors de service, mais encore de rentrer dans mes fonds, et au delà…
WIL ET LES CONVIVES. Contez nous ça… c’est un miracle.
BEUFRY. Du tout, c’est bien simple, vous savez que le gouvernement donne deux mille francs de tout nègre supplicié pour assassinat ou pour vol, afin que le propriétaire n’essaie pas de soustraire les coupables à la justice, dans la crainte de perdre une valeur
WIL. Eh bien…
BEUFRY. Eh bien… les gueux de Noirs, arrivés surtout à un âge très avancé, ont bien toujours quelques peccadilles sur la conscience, c’est impossible autrement ; ainsi, on est toujours sûr de ne pas se tromper ; on aposte donc deux témoins qui affirment l’avoir vu voler, par exemple. Les preuves ne manquent pas ; on l’envoie à la geôle, et s’il est trouvé coupable, ce qui arrive ordinairement, on le pend… et en échange, on vous compte deux mille francs écus…

in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

Décret du 4 février 1794.

La Convention nationale déclare que l’esclavage des nègres dans toutes les colonies est aboli. En conséquence, elle décrète que tous les hommes SANS DISTINCTION DE COULEUR domiciliés dans les colonies sont citoyens français, et JOUIRONT DE TOUS LES DROITS assurés par la Constitution.

Disposition abolie par Bonaparte :

Décret du 30 floréal An X (20 mai 1802)

 » Article 1. L’esclavage sera maintenu conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789.
Article 2. La traite des noirs et leur importation dans les dites colonies auront lieu conformément aux lois et règlements existant avant cette époque de 1789. « 

in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

Proclamation d’abolition 1863

Je, Abraham Lincoln, Président des États Unis en vertu du pouvoir qui m’est conféré comme Commandant en Chef de l’Armée et de la Marine des États Unis à une époque de rébellion armée effective contre l’autorité et le gouvernement des États-Unis, et comme mesure de guerre convenable et nécessaire pour anéantir la susdite rébellion, en ce premier jour de janvier de 1863, et en accord avec mon projet d’agir ainsi, publiquement proclamé, ordonne et déclare que toutes les personnes possédées comme esclaves dans les États et parties d’États ci dessus désignés sont libres et le seront à l’avenir ; et que le gouvernement exécutif des États-Unis, y compris ses autorités militaires et navales, reconnaîtra et maintiendra la liberté des susdites personnes.

in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

Condorcet, Réflexions sur l’esclavage des Nègres, 1781

En supposant qu’on sauve la vie des Nègres qu’on achète, on ne commet pas moins un crime en l’achetant, si c’est pour le revendre ou le réduire en esclavage. C’est précisément l’action d’un homme qui, après avoir sauvé un malheureux poursuivi par des assassins, le volerait.

Voltaire, Candide, chapitre XIX

Les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plus horrible.

site Vitellus

L’Œil le plus bleu, Toni Morrison, Christian Bourgois éditeur traduit par J. Guiloineau,1994 pour l’édition française

Elle lève les yeux vers lui, et voit le vide là où devrait se trouver la curiosité. Et quelque chose de plus. L’absence totale de reconnaissance humaine la séparation glacée. Elle ne sait pas ce qui retient ce regard suspendu ainsi. Peut être parce qu’il est adulte, que c’est un homme et elle une petite fille. Mais elle a déjà vu de l’intérêt, du dégoût et même de la colère dans les yeux des hommes. Pourtant ce vide n’est pas nouveau pour elle. Il a quelque chose de blessant ; quelque part, sous la paupière inférieure, il y a du dégoût. Elle l’a vu tapi dans les yeux de tous les Blancs. Voilà. Le dégoût doit être pour elle, pour sa peau noire. Ici tout est mouvement et anticipation. Mais sa peau noire est immobilité et crainte. C’est sa peau noire qui explique, qui crée le vide marqué par le dégoût dans les yeux des Blancs.

in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, 1772

Tu n’es pas esclave : tu souffrirais la mort plutôt que de l’être, et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t’emparer comme de la brute, le Tahitien, est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui, qu’il n’ait pas sur toi ?

site Vitellus

Article Traite des Nègres : 1766.

Jaucourt, in Encyclopédie

Il n’y a donc pas un seul de ces infortunés que l’on prétend n’être que des esclaves, qui n’ait droit d’être déclaré libre, puisqu’il n’a jamais perdu la liberté ; qu’il ne pouvait pas la perdre ; et que son prince, son père, et qui que ce soit dans le monde n’avait le pouvoir d’en disposer ; par conséquent la vente qui en a été faite est nulle en elle-même ; ce nègre ne se dépouille, et ne peut pas même se dépouiller jamais de son droit naturel ; il le porte partout avec lui, et il peut exiger partout qu’on l’en laisse jouir. C’est donc une inhumanité manifeste de la part des juges des pays libres où il est transporté, de ne pas l’affranchir à l’instant en le déclarant libre, puisque c’est leur semblable, ayant une âme comme eux.

site Vitellus

Montesquieu , De l’Esprit des Lois, Livre XV, Chapitre 5

DE L’ESCLAVAGE DES NÈGRES

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :
Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique pour s’en servir à défricher tant de terres.
Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

(Si vous voulez le texte complet, voir http://blogdeprof.fr/?p=278)

Rousseau, Le Contrat social, livre 1 chapitre 4, avril 1762

Ainsi, de quelque sens qu’on envisage les choses, le droit d’esclave est nul, non seulement parce qu’il est illégitime, mais parce qu’il est absurde et ne signifie rien. Ces mots, esclavage et droit, sont contradictoires ; ils s’excluent mutuellement ; soit d’un homme à un homme, soit d’un homme à un peuple, ce discours sera toujours également insensé.

site Vitellus

Denis Diderot, Contribution à l’Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal (1780)

Hommes ou démons, qui que vous soyez, oserez-vous justifier les attentats contre ma liberté naturelle par le droit du plus fort ? Quoi ! celui qui veut me rendre esclave n’est point coupable ? Il use de ses droits ? Où sont-ils ces droits ? Qui leur a donné un caractère assez sacré pour faire taire les miens ? Je tiens de la nature le droit de me défendre ; elle ne t’a donc pas donné celui de m’attaquer.

PRIS AU PIÈGE DANS DES GOULAGS TROPICAUX

C’est le jour de la première paye qu’explose à la face des péoès 3 la terrible réalité :  » J’avais fait 13 alqueires 4 de débroussaillage, raconte, encore vibrant, M. José Ribamar Diaz, quand je suis allé réclamer mon salaire : on m’a ri au nez ; il n’y avait pas de paye, il fallait continuer à travailler car… je devais de l’argent !  »
Une dette, en effet, les emprisonne, qu’ils découvrent soudain. Car, leur dit on, ils doivent rembourser le prix de leur voyage dans le camion à bestiaux. En outre, ils ont acheté, à la cantina, bottes, machettes, haches, ustensiles de cuisine, savon et aliments. Or, ils doivent tout payer, même l’eau !
 » Les prix ? On ne les connaissait pas. Quand on les a découverts, on s’est rendu compte que ce qui valait 10 000 cruzeiros à Redençao, on nous le facturait 30 000 ! Un sac de riz de 20 000, c’était 80 000 ! À l’heure de faire les comptes, ils nous expulsaient, ne nous laissaient pas calculer, faisaient comme ils voulaient les additions. Et l’on ne pouvait rien faire, ils étaient les patrons. « 

Maurice Lemoine, Le Monde diplomatique, Août 1993.

in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

LA PROSTITUTION DES MINEURS, COMMERCE MONDIAL

Les clients des prostituées craignent tant le sida qu’ils les recherchent de plus en plus jeunes, les pensant ainsi non contaminées. C’est ignorer l’habileté et le goût du lucre des souteneurs qui, louant très cher les services d’enfants vierges, leur font refaire à plusieurs reprises des  » virginités  » hautement rentables.
C’est ainsi que l’on compte en Thaïlande, selon l’estimation de l’Unicef, environ 300 000 enfants de moins de seize ans travaillant dans des bars et des maisons closes. Hermétiquement closes puisque ces enfants, dont la majorité ont été enlevés ou achetés dans le nord du pays partie la plus pauvre de la Thaïlande, peuplée de minorités , sont enfermés de jour comme de nuit. Ils sont d’abord livrés, dans une chambre gardée, à leurs premiers clients, qui défileront au rythme de dix à quinze par jour. Pour la plu-part, ces rapports sexuels contraints s’accompagnent de coups et de mauvais traitements de toutes sortes.

Claire Brisset, Le Monde diplomatique, Août 1996.
in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

L' » héritage  » de l’esclavage aux Antilles

A Fort-de-France, les élèves d’une classe d’hypokhâgne ont accepté d’évoquer l’esclavage et ses séquelles, cent cinquante ans après son abolition. Un débat serein entre des jeunes qui incarnent l’avenir des Antilles.

Je ne pourrai jamais oublier une scène qui s’est produite quand j’étais petite et qui illustre l’incroyable complexité des rapports hérités de l’esclavage. Ma tante était venue me chercher à la sortie de l’école. Il y avait plein d’enfants, et un petit Blanc s’est retrouvé près de moi. Ma tante l’a aperçu et, à ma grande stupéfaction, je l’ai vue le saluer, très respectueusement :  » Bonjour Monsieur de Lagarrigue. « … Cela m’a fait beaucoup de peine.

Annick Cojean, Vendredi 24 avril 1998
© Le Monde 1998
site Horizons

Des domestiques étrangers vivent dans des conditions de quasi-esclavage

Le Comité France contre l’esclavage moderne dénonce des « situations intolérables » d’exploitation de domestiques étrangers par leurs employeurs. Une dizaine d’affaires ont été portées à sa connaissance, dont la moitié font l’objet de procédures en justice. Les victimes sont le plus souvent des femmes, parfois des couples, originaires de pays en développement, venues en France pour échapper à la misère. En situation irrégulière ou privées de papiers, elles hésitent à porter plainte.
Lorsque leurs employeurs bénéficient de l’immunité diplomatique, le ministère des affaires étrangères tente de régler les dossiers à l’amiable

tiré du journal « Le Monde » – 15 juillet 1997
site ClioTexte

Code noir

Promulgué par Louis XIV en mars 1685, le Code noir réglementait l’esclavage aux Antilles et en Louisiane. Il ne fut définitivement aboli qu’en 1848 (voir texte n° 38). ses 60 articles étaient destinés à maintenir la  » discipline de l’Église catholique, apostolique et romaine  » et à régler  » l’état et la qualité des nègres esclaves « . ce texte longtemps méconnu est fondamental pour comprendre l’histoire de l’esclavage français.

Article 1. Voulons et entendons que l’édit du feu roi de glorieuse mémoire notre très honoré seigneur et père, du 23 avril 1615, soit exécuté dans nos îles. Ce faisant, enjoignons à tous nos officiers de chasser hors de nos îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d’en sortir dans trois mois, à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens.
Article 2. Tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine. Enjoignons aux habitants qui achèteront des nègres nouvellement arrivés d’en avertir les gouverneur et intendant des dites îles dans huitaine au plus tard, à peine d’amende arbitraire […]

Article 26. Les esclaves qui ne seront point nourris, vêtus et entretenus par leurs maîtres selon que nous l’avons or-donné par ces présentes pourront en donner l’avis à notre procureur général et mettre les mémoires entre ses mains, sur lesquels et même d’office, si les avis lui en viennent d’ailleurs, les maîtres seront poursuivis à sa requête et sans frais, ce que nous vou-lons être observé pour les crimes et traitements barbares et inhumains des maîtres envers leurs esclaves. […]

Article 42. Pourront seulement les maîtres, lorsqu’ils croiront que leurs esclaves l’auront mérité, les faire enchaîner et les faire battre de verges ou de cordes ; leur défendons de leur donner la torture, ni de leur faire aucune mutilation de membre, à peine de confiscation des esclaves et d’être procédé contre les maîtres extraordinairement.
Article 43. Enjoignons à nos officiers de poursuivre criminellement les maîtres ou les commandeurs qui auront tué un esclave sous leur puissance ou sous leur direction, et de punir le meurtre selon l’atrocité des circonstances ; et en cas qu’il y ait lieu de l’absolution, permettons à nos officiers de renvoyer tant les maîtres que les commandeurs absous, sans qu’ils aient besoin d’obtenir de nous des lettres de grâce.
Article 44. Déclarons les esclaves être meubles, et comme tels entrer en la communauté, n’avoir point de suite par hypothèque, se partager également entre les cohéritiers sans préciput ni droit d’aînesse, ni être sujets au douaire coutumier, au retrait féodal et lignager, aux droits féodaux et seigneuriaux, aux formalités des décrets, ni aux retranchements des quatre quints, en cas de disposition à cause de mort ou testamentaire.[…]
Article 47. Ne pourront être saisis et vendus séparément le mari de la femme et leurs enfants impubères, s’ils sont tous sous la puissance du même maître ; déclarons nulles les saisies et ventes séparées qui en seront faites, ce que nous voulons avoir lieu dans les aliénations volontaires, sur peine contre ceux qui feraient les aliénations d’êtres privés de celui ou de ceux qu’ils auront gardés, qui seront adjugés aux acquéreurs, sans qu’ils soient tenus de faire aucun supplément de prix. […]

in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

(Le plus horrible de ce texte… c’est qu’il tentait de « limiter » les exactions des « propriétaires »…)

Décret d’abolition

Le Gouvernement provisoire,
Considérant que l’esclavage est un attentat contre la dignité humaine ;
Qu’en détruisant le libre arbitre de l’homme, il supprime le principe naturel du droit et du devoir
Qu’il est une violation flagrante du dogme républicain : Liberté, Égalité, Fraternité ;
Considérant que si des mesures effectives ne suivaient pas de très près la proclamation déjà faite du principe de l’abolition, il en pourrait résulter dans les colonies les plus déplorables désordres,
Décrète :
Article 1. L’esclavage sera entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions françaises, deux mois après la promulgation du présent décret dans chacune d’elles. À partir de la promulgation du présent décret dans les colonies, tout châtiment corporel, toute vente de personnes non libres, seront absolument interdits.

Fait à Paris, en Conseil du Gouvernement, le 27 avril 1848.
Les Membres du Gouvernement provisoire.
in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

DÉCLARATION DES DROITS DE L’HOMME ET DU CITOYEN
Composée de 35 articles, cette déclaration servit de préface à la Constitution adoptée par la Convention en juin 1793.

Le peuple français, convaincu que l’oubli et le mépris des droits naturels de l’homme, sont les seules causes des malheurs du monde, a résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, ces droits sacrés et inaliénables, afin que tous les citoyens pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais opprimer, avilir par la tyrannie ; afin que le peuple ait toujours devant les yeux les bases de sa liberté et de son bonheur ; le magistrat la règle de ses devoirs ; le législateur l’objet de sa mission. En conséquence, il proclame, en présence de l’Être suprême, la déclaration suivante des droits de l’homme et du citoyen.

Article 18. Tout homme peut engager ses services, son temps ; mais il ne peut se vendre, ni être vendu ; sa personne n’est pas une propriété aliénable. La loi ne reconnaît point de domesticité ; il ne peut exister qu’un engagement de soins et de reconnaissance, entre l’homme qui travaille et celui qui l’emploie.

Pétition
Depuis 1844, les pétitions réclamant à la Chambre l’abolition de l’esclavage se multipliaient. Le 7 mai 1846, la Société française pour l’abolition de l’esclavage pétitionna en faveur de l’émancipation des esclaves en Algérie : les  » îles  » n’étaient en effet pas les seules terres à porter ce fléau. En avril 1847, elle reçut 11 000 signatures.
La plus marquante d’entre ces pétitions a été initiée par Victor Schœlcher en août 1847 : en voici la péroraison.

Nous demandons, Messieurs, l’abolition immédiate et complète de l’esclavage dans les colonies françaises ;
Parce que la propriété de l’homme sur l’homme est un crime ;
Parce que l’épreuve des lois des 18 et 19 juillet 1845 a rendu plus manifestes que jamais l’insuffisance et le danger des moyens prétendus préparatoires ;
Parce qu’aujourd’hui même ces lois ne sont pas encore appliquées dans leur entier ;
Parce qu’on ne peut détruire les vices de la servitude qu’en détruisant la servitude elle même ;
Parce que toutes les notions de justice et d’humanité se perdent dans une société à esclaves ;
Parce que l’homme est encore vendu à l’encan, comme du bétail, dans nos colonies ;

Rapport préparatoire au décret d’abolition.

Le rapport préparatoire au décret a été construit en se fondant sur l’état antérieur de l’esclavage, à la fois juridique (le Code noir) et économique (l’organisation des îles), et en réfutant tous les obstacles pressentis. Ce rapport est remis au Gouvernement provisoire le 15 avril 1848. En voici des extraits qui respectent l’architecture générale du document et en restituent les grandes articulations.

La propriété sera donc libérée, en même temps que le travail aura été affranchi. Désormais, un mutuel accord réglera, entre le propriétaire et le travailleur, ce que le pouvoir absolu du maître imposait jadis à son esclave, et 1’on devra surtout s’appliquer à résoudre de la manière la plus équitable et la plus prompte les difficultés que ce nouveau régime peut susciter entre les deux parties.

La République n’entend plus faire de distinction dans la famille humaine. Elle ne croit pas qu’il suffise, pour se glorifier d’être un peuple libre, de passer sous silence toute une classe d’hommes tenue hors du droit commun de l’humanité. Elle a pris au sérieux son principe. Elle répare envers ces malheureux le crime qui les enleva jadis à leurs parents, à leur pays natal, en leur donnant pour patrie la France et pour héritage tous les droits du citoyen français ; et, par là, elle témoigne assez hautement qu’elle n’exclut personne de son immortelle devise : Liberté, Égalité, Fraternité.

Le sous secrétaire d’État président de la Commission : V. SCHŒLCHER.
Le secrétaire de la Commission : H. WALLON. « 

La Déclaration universelle des droits de l’homme,10 décembre 1948

Article 1. Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.
Article 2. Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique et de toute autre opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation.

in Abolir l’esclavage, Gallimard Éducation

Une vente d’esclaves en 1806

Basse-Terre (Guadeloupe), le 19 décembre 1806.
Le Directeur particulier du domaine,
Prévient le public, qu’il sera vendu, conformément aux ordres de M. le Général Préfet, et par-devant M. l’Inspecteur colonial, le 5 janvier 1807, au plus offrant et dernier enchérisseur, les nègres ci-après, détenus à la geôle de la Basse-Terre, savoir :
Le nègre épave, 1 nommé Phaëton, menuisier, âgé d’environ 60 ans, se disant à M Jamet-Delorme, de la Martinique ;
La négresse Suzanne, âgée d’environ 20 ans, provenant des prises 2 ;
Le nègre épave, nommé Mathurin, âgé d’environ 15 ans, se disant appartenir à M. Dupaty, de Sainte-Anne ;
La cabresse 3 nommée Rose, âgée d’environ 6 ans, ne connaissant point de maître ; sa mère, nommée Praxelle, marronne 4 depuis longtemps.
Les réclamations, dans le cas, où il s’en présenterait, doivent être adressées à la direction particulière du domaine, avant le 4 janvier 1807.
Laniboire
Vu et approuvé par le Général de brigade Préfet colonial de la Guadeloupe et dépendances.

Texte intégral d’une annonce reproduite par Auguste Lacour, Histoire de la Guadeloupe, tome quatrième : 1803-1830, Basse-Terre, 1860, rééd. EDCA, 1976, p. 75.

1 Epave : esclave vieux ou malade, abandonné par le maître.
2 Prise : esclave pouvant provenir des prises en mer. La guerre de course avait été relancée en 1794 par Victor Hugues. Cette guerre, qui fit les beaux jours des corsaires et des entrepôts pointois, entraîna des hostilités entre la France et les Etats-Unis.
3 Cabresse ou capresse, capre : on désigne ainsi des personnes noires et relativement claires de peau (« claire de peau » est l’expression la plus commune en français des Antilles). Aux lecteurs métropolitains qui voudraient une définition plus précise, il faut préciser que ces taxonomies fondées sur des catégories pseudo-scientifiques erronées, ne se prêtent guère à des définitions précises et rationnelles.
4 Marron, marronne : de l’espagnol « cimarron », esclave en fuite. le marronnage pouvait être occasionnel ou définitif. Verbe : marronner.

Les Martyrs de la liberté

Les révoltes des esclaves débutèrent dès l’instant où la traite commença.
Des millions d’hommes et de femmes périrent autant par les maladies que par les sévices d’autant plus féroces que la ré-volte menaçait à tout instant.
La fin du 18ème siècle et le début du 19ème virent la résistance à l’oppresseur s’organiser constituant « l’Épopée noire ».
Les noms de ces martyrs héros de la liberté en Guadeloupe, en Haïti, en Martinique sont peu connus, exceptés les plus célèbres d’entre eux, tant il est vrai qu’un voile de méconnaissance recouvre « pudiquement » notre histoire et singulièrement le passé esclavagiste de celle-ci.
Profitons de l’intérêt suscité par la commémoration du 150e anniversaire de l’esclavage pour en rappeler les noms et les faits.

site Office Municipal de la Culture de Pointe-À-Pitre

HISTOIRE SUCCINCTE DE L’ESCLAVAGE ET DE SON ABOLITION
PAR Michel PUZELAT, professeur d’Histoire à la faculté de Paris VII Saint Denis

1492 : Colomb aborde aux  » Indes »
1500 : les premiers esclaves africains sont transportés aux Antilles.
1503 : la culture de la canne à sucre est introduite à Saint-Domingue
Moins de dix ans s’écoulent donc entre le premier voyage de Colomb et l’arrivée aux Antilles des premiers esclaves afri-cains. Rappelons aussi que le début de la tragédie africaine répond à la disparition dramatique des populations américaines, sous l’effet conjugué de la violence des  » conquistadores » et des maladies importées par les Blancs.
Quelques chiffres témoignent de l’ampleur de cette hécatombe : des 50 (peut-être 80) millions d’ « Indiens » qui peu-plaient l’Amérique lors de l’arrivée des Européens, n’en subsistent plus qu’une dizaine de millions un siècle plus tard. A Saint-Domingue, premier territoire colonisé, le bilan est encore plus effroyable : cinq millions d’autochtones en 1492, 125 en 1570…

site Mosaïque

PROPOSITION DE LOI
adoptée par l’assemblée nationale en première lecture, tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité.

Article 1er
La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité.

18 février 1999

Le Président,
Signé : Laurent FABIUS.

site Assemblée nationale

4. Nul ne sera tenu en esclavage, ni en servitude, l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes.
Déclaration universelle des droits de l’homme

La lutte contre l’esclavage ne deviendra pleinement effective qu’après que le droit interne de chaque pays eut intégré dans sa législation une incrimination pour fait d’esclavage. C’est ce que le législateur français a opportunément décidé en incorporant au nouveau code pénal un article 212 1 qui punit de la réclusion criminelle à perpétuité les crimes contre l’humanité, parmi lesquels figure désormais la réduction en esclavage. La seule force des mots ne servirait, elle, qu’à occulter la question essentielle à laquelle ne répondent, ni la déclaration, ni le nouveau code pénal : qu’est ce que l’esclavage ?

Or, c’est sur le terrain de la violation de la liberté du consentement que les formes contemporaines de l’esclavage se manifestent :
– celle des trois cents millions d’enfants de cinq à quatorze ans asservis par le travail, la guerre ou la prostitution, comme celle des femmes victimes d’une traite qui n’est plus  » blanche  » ;
– celle des populations déplacées de force en Afrique, au Kosovo et ailleurs…

Monique Pelletier,
avocate au barreau de Paris, ancienne secrétaire d’État à la justice (1978) et ancienne ministre déléguée à la condition féminine et à la famille (1978-1981)

in La Déclaration universelle des droits de l’homme, Gallimard, Folio, 1998.

Le témoignage de Kaboli
 » Ma vie est perdue… « 

J’avais quinze ans quand mon père, qui tenait une petite échoppe de vêtements dans un village du Tamil Nadu [État du sud de l’Inde], est mort. Ma mère a gardé la boutique pour pouvoir s’occuper de mes trois sœurs et de mes deux frères, mais la vie était très difficile. Nous avions très peu d’argent et nous n’allions pas à l’école. Aucun de nous n’a appris à lire ou à écrire. Un jour, ma tante a expliqué à ma mère qu’elle pouvait trouver un travail pour moi, dans une bonne famille, avec un salaire correct. Ma mère lui a donné son accord et m’a dit d’y aller, alors même qu’elle ne savait pas où c’était.
J’ai donc pris le train avec ma tante. Après deux jours de voyage, nous sommes arrivées à Delhi. Là, une femme qui avait quarante ou cinquante ans nous attendait. Ma tante m’a demandé de la suivre en me disant qu’elle nous rejoindrait plus tard. Cette dame avait la peau claire : elle était bien habillée, elle parlait bien et j’ai accepté d’aller avec elle. Avant de partir, je l’ai vue remettre une enveloppe à ma tante, que je n’ai plus jamais revue. Elle avait beau habiter dans le même village que nous, nous ne savions pas ce qu’elle faisait. Bien sûr, nous savions qu’elle avait de l’argent, mais nous ne nous sommes jamais demandé pourquoi.
Quand on est arrivées à la maison, dans un quartier populeux du vieux Delhi, j’ai tout de suite vu que quelque chose n’al-lait pas. Il y avait beaucoup de filles, venant de tous les États. A la manière dont elles étaient habillées et à leur façon de s’ex-primer, j’ai compris. J’ai commencé à pleurer mais la dame m’a dit :  » Tu ne peux rien faire. J’ai payé pour toi, donc c’est mieux d’accepter la situation.  » Cela fait onze ans que je suis ici… Je vis toujours dans la même maison avec quinze autres filles qui se sont toutes retrouvées là dans des circonstances identiques aux miennes.

(Propos recueillis par Françoise Chipaux.)

in La Déclaration universelle des droits de l’homme, Gallimard, Folio, 1998.

René Depestre, MINERAI NOIR
(né en 1926, à Port au Prince, Haïti)

Quand la sueur de l’indien se trouva brusquement tarie par le soleil
Quand la frénésie de l’or draina au marché la dernière goutte sang indien
De sorte qu’il ne resta plus un seul indien aux alentours des mines d’or
On se tourna vers le fleuve musculaire de l’Afrique
Pour assurer la relève du désespoir
Alors commença la ruée vers l’inépuisable
Trésorerie de la chair noire
Alors commença la bousculade échevelée
Vers le rayonnant midi du corps noir
Et toute la terre retentit du vacarme des pioches
Dans l’épaisseur du minerai noir

in Le livre d’or de la poésie contemporaine, Marabout Université

Retour au Laogai
La vérité sur les camps de la mort dans la Chine d’aujourd’hui

Harry Wu est né à Shanghai en 1937. Il a été interné dans des laogai ( » camps de rééducation par le travail « ) pendant 19 ans. Libéré en 1979, il est aujourd’hui citoyen américain. Au risque d’être arrêté à nouveau, il est retourné en Chine pour témoigner des conditions de vie dans les laogai.

On m’autorisa ensuite à passer dans l’atelier de derrière où je découvris un prisonnier presque entièrement caché par une cuve d’un produit chimique destiné à saler les peaux d’agneau. Il s’avança et, à mon grand étonnement, commença à ôter son uniforme. Quand il fut entièrement nu, il descendit dans la cuve et entreprit d’en remuer le contenu avec son corps. .J’eus un frisson en pensant à l’effet que ce produit avait sur sa propre peau. .Je réussis à prendre quelques photos à la dérobée. Gao remarqua cependant l’intérêt que je prenais aux prisonniers.
– Laissez moi vous expliquer, dit il. Aux États Unis, ils ont leurs lois, et ils voudraient les imposer à la Chine.

Harry Wu et George Vecsey, Retour au Laogai, 1996
Éd. Belfond 1997 pour la traduction française.

Mon ami Alphonse…

lundi, avril 11th, 2011

Si un de mes anciens élèves (enfin, disons des 20 dernières années…) vous dit qu’il n’a jamais entendu parler d’Alphonse Allais, n’en croyez rien : il aura peut-être oublié, mais il y a peu de chances qu’il n’ait pas lu ou entendu quelque écrit de cet auteur à un moment ou à un autre…

Voici quelques extraits de cours, où « mon ami Alphonse » a fourni un texte de départ, d’exercice ou d’illustration…

Grammaire en 6ème :

LES DÉTERMINANTS

Si russe

Lorsque tu vois un chat, de sa patte légère
Laver son nez rosé, lisser son poil si fin,
Bien fraternellement embrasse ce félin.

Moralité

S’il se nettoie, c’est donc ton frère.

LE GROUPE NOMINAL

Le monsieur et le quincaillier

(…)
– Je désire acquérir un de ces appareils qu’on adapte aux portes et qui font qu’elles se ferment d’elles-mêmes.
– Je vois ce que vous voulez, Monsieur. C’est un appareil pour la fermeture automatique des portes.
– Parfaitement. Je désirerais un système pas trop cher.
– Oui, Monsieur, un appareil bon marché pour la fermeture automatique des portes.
– Et pas trop compliqué surtout.
– C’est-à-dire que vous désirez un appareil simple et peu coûteux pour la fermeture automatique des portes.
– Exactement. Et puis, pas un de ces appareils qui ferment les portes si brusquement…
– … Qu’on dirait un coup de canon ! Je vois ce qu’il vous faut : un appareil simple, peu coûteux, pas trop brutal, pour la fermeture automatique des portes.
– Tout juste. Mais pas non plus un de ces appareils qui ferment les portes si lentement…
– … Qu’on croirait mourir ! L’article que vous désirez, en somme, c’est un appareil simple, peu coûteux, ni trop lent, ni trop brutal, pour la fermeture automatique des portes.
– Vous m’avez compris tout fait. Ah ! et que mon appareil n’exige pas, comme certains systèmes que je connais, la force d’un taureau pour ouvrir la porte.
– Bien entendu. Résumons-nous. Ce que vous voulez, c’est un appareil simple, peu coûteux, ni trop lent, ni trop brutal, d’un maniement aisé, pour la fermeture automatique des portes.
(…)
– Eh bien ! montrez-moi un modèle.
– Je regrette, Monsieur, mais je ne vends aucun système pour la fermeture automatique des portes.

Alphonse Allais, Pas de bile !

(Si des profs de Français me lisent, ils trouveront sans doute que ce texte est « épatant » pour étudier la composition du groupe nominal…)

Grammaire en 4ème-3ème :

IMPARFAIT DU SUBJONCTIF

Complainte amoureuse

Oui, dès l’instant que je vous vis,
Beauté féroce, vous me plûtes!
De l’amour qu’en vos yeux je pris,
Sur-le-champ vous vous aperçûtes.
Ah! fallait-il que je vous visse,
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu’ingénument je vous le disse,
Qu’avec orgueil vous vous tussiez!
Fallait-il que je vous aimasse,
Que vous me désespérassiez,
Et qu’en vain je m’opiniâtrasse
Et que je vous idolâtrasse,
Pour que vous m’assassinassiez!
Alphonse Allais, La Barbe et autres contes

(J’adore ce poème, que les élèves découvraient comme un texte d’une langue étrangère… Le nombre de S dans le dernier verbe les époustouflait ! Je ne sais plus pourquoi, il y a 2 ans, je l’ai donné à mes 5èmes… Une élève a trouvé qu’on pouvait « mieux faire » avec 7 S au lieu de 6 : « assassinasses »… Impressionnant, non, tous ces S ?)

L’EXPRESSION DE LA CAUSE

« Causez de la question du pôle Nord avec un esprit superficiel et vous entendrez des bourdes dans ce goût :
 » Il y a énormément de glaces dans les régions polaires parce qu’il y fait très froid.  »
Alors que c’est tout le contraire qui se passe.
Réformons donc ainsi le propos de l’esprit superficiel :
 » Il fait très froid dans les régions polaires parce qu’il s’y trouve énormément de glaces.  »
Il va de soi, en effet, que, si au lieu d’innombrables icebergs, il régnait dans ces latitudes un courant d’eau chaude, ou simplement d’eau tiède, tel celui du Gulf Stream, MM. les ours blancs du Septentrion jouiraient d’une température dont la bienveillance les autoriserait à échanger leur lourde pelisse contre un léger pet-en-l’air en coutil blanc. »

Alphonse Allais, Dégelons le pôle, in Allais…grement

Exercice de lecture (niveaux divers) :

REPÉRER LA PRÉSENCE DU NARRATEUR
1. Complète le texte suivant dont on a supprimé les marques du narrateur :
Dans l’humble crémerie où je prends chaque jour … modeste repas du matin, … venai… de commander poliment au garçon … deux coutumiers œufs à la coque lorsque, brusquement, un grand jeune homme blond d’aspect fort doux et même timide qui se trouvait à la table voisine de la … se leva, et, sans dire un mot, … décocha, dans la région du cœur, un coup de revolver.
Heureusement, soit que ce pistolet fût de fabrication inférieure, soit que les munitions dont il était chargé appartenaient au genre camelote, la balle, sans pénétrer dans … organisme, se heurta sur l’une de … côtes (que … a… fort dures) et ne … détermina qu’une violente contusion.

Alphonse Allais, Allais…grement

Un exemple de nouvelle (4ème-3ème) :

Les Templiers

En voilà un qui était un type, et un rude type, et d’attaque ! Vingt fois je l’ai vu, rien qu’en serrant son cheval entre ses cuisses, arrêter tout l’escadron, net.
Il était brigadier à ce moment-là. Un peu rosse dans le service, mais charmant, en ville.
Comment diable s’appelait-il ? Un sacré nom alsacien qui ne peut pas me revenir, comme Wurtz ou Schwartz… Oui, ça doit être ça, Schwartz. Du reste, le nom ne fait rien à la chose. Natif de Neuf-Brisach, pas de Neuf-Brisach même, mais les environs.
Quel type, ce Schwartz !
Un dimanche (nous étions en garnison à Oran, le matin, Schwartz me dit :  » Qu’est-ce que nous allons faire aujourd’hui?  » Moi, je lui réponds :  » Ce que tu voudras, mon vieux Schwartz.  »
Alors nous tombons d’accord sur une partie en mer.
Nous prenons un bateau, souquez dur, garçons! et nous voilà au large.
Il faisait beau temps, un peu de vent, mais beau temps tout de même.
Nous filons comme des dards, heureux de voir disparaître à l’horizon la côte d’Afrique.
Ça creuse, l’aviron! Nom d’un chien, quel déjeuner !
Je me rappelle notamment un certain jambonneau qui fut ratissé jusqu’à l’indécence.
Pendant ce temps-là, nous ne nous apercevions pas que la brise fraîchissait et que la mer se mettait à clapoter d’une façon inquiétante.
– Diable, dit Schwartz, il faudrait…
Au fait, non, ce n’est pas Schwartz qu’il s’appelait.
Il avait un nom plus long que ça, comme qui dirait Schwartzbach. Va pour Schwartzbach !
Alors Schwartzbach me dit :  » Mon petit, il faut songer à rallier.  »
Mais je t’en fiche, de rallier. Le vent soufflait en tempête.
La voile est enlevée par une bourrasque, un aviron fiche le camp, emporté par une lame. Nous voilà à la merci des flots.
Nous gagnions le large avec une vitesse déplorable et un cahotement terrible.
Prêts à tout événement, nous avions enlevé nos bottes et notre veste.
La nuit tombait, l’ouragan faisait rage.
Ah! une jolie idée que nous avions eue là, d’aller contempler ton azur, ô Méditerranée !
Et puis, l’obscurité arrive complètement. Il n’était pas loin de minuit.
Tout à coup, un craquement épouvantable. Nous venions de toucher terre.
Où étions-nous ?
Schwartzbach, ou plutôt Schwartzbacher, car je me rappelle maintenant, c’est Schwartzbacher ; Schwartzbacher, dis-je, qui connaissait sa géographie sur le bi du bout du doigt (les alsaciens sont très instruits), me dit :
– Nous sommes dans l’île de Rhodes, mon vieux.
Est-ce que l’administration, entre nous, ne devrait pas mettre des plaques indicatrices sur toutes les îles de la Méditerranée, car c’est le diable pour s’y reconnaître, quand on n’a pas l’habitude ?
Il faisait noir comme dans un four. Trempés comme des soupes, nous grimpâmes les rochers de la falaise.
Pas une lumière à l’horizon. C’était gai.
– Nous allons manquer l’appel de demain matin, dis-je, pour dire quelque chose.
– Et même celui du soir, répondit sombrement Schwartzbacher.
Et nous marchions dans les petits ajoncs maigres et dans les genêts piquants. Nous marchions sans savoir où, uniquement pour nous réchauffer.
– Ah! s’écria Schwartzbacher, j’aperçois une lueur, vois-tu, là-bas ?
Je suivis la direction du doigt de Schwartzbacher, et effectivement une lueur brillait, mais très loin, une drôle de lueur.
Ce n’était pas une simple lumière de maison, ce n’étaient pas des feux de village, non, c’était une drôle de lueur.
Et nous reprîmes notre marche, en l’accélérant.
Nous arrivâmes, enfin.
Sur ces rochers se dressait un château d’aspect imposant, un haut château de pierre, où l’on n’avait pas l’air de rigoler tout le temps.
Une des tours de ce château servait de chapelle, et la lueur que nous avions aperçue n’était autre que l’éclairage sacré tamisé par les hauts vitraux gothiques.
Des chants nous arrivaient, des chants graves et mâles, des chants qui vous mettaient des frissons dans le dos.
– Entrons, fit Schwartzbacher, résolu.
– Par où ?
– Ah! voilà… cherchons une issue.
Schwartzbacher disait : « Cherchons une issue », mais il voulait dire : « Cherchons une entrée. » D’ailleurs, comme c’est la même chose, je ne crus pas devoir lui faire observer son erreur relative, qui peut-être n’était qu’un lapsus causé par le froid.
Il y avait bien des entrées, mais elles étaient toutes closes, et pas de sonnettes. Alors c’est comme s’il n’y avait pas eu d’entrées.
À la fin, à force de tourner autour du château, nous découvrîmes un petit mur que nous pûmes escalader.
– Maintenant, fit Schwartzbacher, cherchons la cuisine.
Probablement qu’il n’y avait pas de cuisine dans l’immeuble, car aucune odeur de fricot ne vint chatouiller nos narines.
Nous nous promenions par des couloirs interminables et enchevêtrés.
Parfois, une chauve-souris voletait et frôlait nos visages de sa sale peluche.
Au détour d’un corridor, les chants que nous avions entendus vinrent frapper nos oreilles, arrivant de tout près.
Nous étions dans une grande pièce qui devait communiquer avec la chapelle.
– Je vois ce que c’est, fit Schwartzbacher (ou plutôt Schwartzbachermann, je m’en souviens maintenant), nous nous trouvons dans le château des Templiers.
Il n’avait pas terminé ces mots, qu’une immense porte de fer s’ouvrit toute grande.
Nous fûmes inondés de lumière.
Des hommes étaient là à genoux, quelques centaines, bardés de fer, casque en tête, et de haute stature.
Ils se relevèrent avec un long tumulte de ferraille, se retournèrent et nous virent.
Alors, du même geste, ils firent sabre-main ! et marchèrent sur nous, la latte haute.
J’aurais bien voulu être ailleurs.
Sans se déconcerter, Schwartzbachermann retroussa ses manches, se mit en posture de défense et s’écria d’une voix forte :
– Ah ! nom de Dieu! messieurs les Templiers, quand vous seriez cent mille… aussi vrai que je m’appelle Durand…!
Ah ! je me rappelle maintenant, c’est Durand qu’il s’appelait. Son père était tailleur à Aubervilliers. Durand, oui, c’est bien ça…
Sacré Durand, va ! Quel type !

Alphonse Allais, Le parapluie de l’escouade, 1893

(Non, vous n’en saurez pas plus ! Il n’y a pas de suite… J’aime cette liberté que prend Alphonse Allais à « balader » son lecteur…)

Jeux de mots (niveaux divers)

Chaque fois que les gens découvrent son mensonge,
Le châtiment lui vient, par la colère accru.
Je suis cuit, je suis cuit !gémit il comme en songe.

Moralité :

Le menteur n’est jamais cru.

Poésie (niveaux divers)

Vers olorimes

« Ainsi que dans le cochon où tout est bon depuis la queue jusqu’à la tête, dans mes vers, tout est rime, depuis la première syllabe jusqu’à la dernière. »

Conseils à un voyageur timoré qui s’apprêtait à traverser une forêt hantée par des êtres surnaturels*

Par les Bois du Djinn, où s’entasse de l’effroi,
Parle et bois du gin !… ou cent tasses de lait froid.

*(Le lait froid, absorbé en grande quantité, est bien connu pour donner du courage aux plus pusillanimes.)

Exhortation au pauvre Dante*

Ah ! Vois au pont du Loing ! De là, vogue en mer, Dante !
Hâve oiseau, pondu loin de la vogue ennuyeuse.

*(La rime n’est pas très riche, mais j’aime mieux cela que de sombrer dans la trivialité.)

(Je n’ai pas retrouvé de cours où figurait ce dernier « poème »… mais je suis sûre de l’avoir fait apprécier par des élèves… au moins en l’écrivant au tableau – et en lisant le contenu de la parenthèse, évidemment !)

* * *

J’ai cherché en vain un texte que je me souvenais avoir donné en 4ème ou 3ème sur la rime… Je pouvais toujours chercher : c’est un texte de Courteline, que je vous livre aussi :

Qu’est-ce qu’une rime ?

« La rime est la rencontre de trois lettres semblables en queue de deux mots différents.
– Parfaitement. Oyez plutôt :
Monsieur Georges Courteline
A l’âme républicaine

– J’ai dit trois lettres, croyant dire quatre. C’est la langue qui m’a fourché !
– A la bonne heure ! Voilà qui change tout… et je le prouve :
J’ai débuté dans Ruche
Vous étiez même assez mouche

– Voyez pourtant, quand cela ne veut pas ! Tout à l’heure, croyant dire quatre, je disais trois et, à présent, croyant dire cinq, je dis quatre…
– Évidemment : témoin, le distique que voici :
Mêlés au bruit des orchestres
Tintent les cristaux des lustres

– C’est tout à fait par exception que les désinences de cinq lettres ne parviennent pas à former rimes. En tout cas, supposez-les de six et je vous garantis que, pour le coup, l’exception cesse d’être possible.
– Ainsi qu’il appert clairement de ces deux vers improvisés :
L’humidité des isthmes
Ne vaut rien pour les asthmes

– Vous êtes un esprit contrariant ! Vous me concéderez pourtant, je l’espère, que des rimes faites des sept mêmes lettres sont ce qu’on peut appeler des rimes ayant du foin dans leurs bottes.
– Et je le démontre sur l’heure :
Les poules du couvent
Ont des œufs qu’elles couvent

– Oui ? Eh bien, il faut en finir. Voulez-vous parier mille francs que des rimes composées de huit lettres pareilles constituent ce qui se fait de mieux dans le genre ?
– Je parie que non : je gagne et je prouve :
Les intérêts publics résident
Dans les pouvoirs du président

Donnez-moi mes mille balles !
– Flûte ! Vous m’agacez ! Allez vous faire lanlaire, vous n’aurez pas un radis ! »

Georges Courteline, cité dans Tout sur tout (France-Loisirs, 1986)

C’est qu’Alphonse aussi s’est amusé avec les « fausses rimes » :

Dans les environs d’Aigues-
Mortes, sont des ciguës
Auxquelles tu te ligues.
Tout vrai poète tient
A friser le quotient
De ceux qui balbutient.

Alphonse Allais, in Le Captain Cap, ch. 27, 1902

Mais… si Courteline s’est arrêté à 8 lettres pareilles, mon ami Alphonse fait beaucoup mieux :

Distique d’un genre différent des précédents pour démontrer l’inanité de la consonne d’appui*

Les gens de la Maison Dubois, à Bone, scient,
Dans la froide saison, du bois à bon escient.

*(C’est vraiment triste, pour deux vers, d’avoir les vingt-deux dernières lettres pareilles, et de ne pas arriver à rimer.)

Alphonse Allais, Sept brefs poèmes, in Allais…grement

En prime, un poème sur le même thème, toujours d’Alphonse, trouvé sur Internet (pas le courage d’aller rechercher la source dans mes livres !) :

Rimes riches à l’œil

Étonnant le jury par sa science en dolmens (èn)
Le champion de footing du collège de Mens, (ens)
Gars aux vaillants mollets, durs tel l’acier de Siemens, (èns)
A passé l’autre jour de brillants examens. (in)
Que je sois foudroyé sur l’heure, si je mens ! (en)
In corpore sano, vive Dieu ! sana mens. (ins ancienne prononciation gallicane, voir examen)

P.S. J’entends murmurer quelques personnes dans l’assistance et prétendre que sur ces six vers, pas un ne rime. Ne vous ai-je point prévenu que ce petit poème était dû à M. Xavier Roux, le poète sourd-muet de Grenoble ? En matière de rimes, les sourds, comme l’indique leur nom, ne connaissent que d’ophtalmiques satisfactions.

* * *
Si je vous ai donné envie d’aller voir d’autres écrits de cet humoriste, j’en serai heureuse !

Rencontrer l’Autre (notes de lecture)

mardi, avril 5th, 2011

Il arrive parfois, au hasard de mes lectures, qu’un lien plus ou moins ténu se glisse entre un livre et un autre. C’est le cas des 3 romans lus dernièrement qui parlent d’une rencontre (plus ou moins improbable) avec l’Autre…

Il ne s’agit pas ici d’un Autre Extra-terrestre, ni d’un Autre qui deviendra l’Unique et l’Amour d’une vie (encore que…), mais d’un Autre Différent de par sa manière de vivre ou son essence même.

Comme moi, vous avez sans doute, à certains moments de votre vie, croisé un monde que vous n’imaginiez pas, qui vous était totalement étranger, bien que vivant pas très loin de vous. Pour déstabilisantes qu’elles soient, ces rencontres, à mon sens, sont généralement très enrichissantes, car elles remettent en cause tout un tas de préjugés bien enfouis qui nous font considérer certaines choses comme « normales »… alors qu’elles ne le sont pas pour d’autres.

Revenons à mes romans :

* Le premier (dans l’ordre où je les ai lus) est Tea-bag, de Henning Mankell. Je connaissais surtout ses romans policiers, que j’aime beaucoup, et ai découvert sur une 4ème de couverture qu’il avait aussi écrit des romans « tout court ». J’ai lu récemment Les chaussures italiennes, que j’ai beaucoup aimé : une histoire plutôt lente, sur fond de forêts ou d’île entourée de glaces, qui met en scène un ancien chirurgien solitaire ; l’arrivée sur son île d’une femme et de son déambulateur va bouleverser son présent… mais aussi son passé…

Du coup, j’ai trouvé un autre roman de lui : Tea-Bag. Le personnage principal est un poète reconnu, absorbé par son écriture et la promotion de ses livres, et quelque peu soumis (quoique bien campé sur ses positions) aux relations plus ou moins conflictuelles qu’il entretient avec son amie, sa mère, son éditeur, son agent de change…

L’Autre qu’il va rencontrer, c’est l’Étrangère, Réfugiée, Clandestine… En fait, elles sont 3 : une Nigériane, une Russe, une Iranienne (cette dernière venue enfant avec sa famille, les autres venues seules, adultes et clandestines). Un ami du poète, vivant dans une région nettement plus défavorisée que Stockholm, se met en tête de lui faire animer des ateliers d’écriture où vont se retrouver ces trois jeunes femmes. Le poète découvre alors leurs histoires, leurs vies, leurs manières de vivre (de survivre…) et de penser, à mille lieues de ce qu’il connaît depuis toujours… Ces rencontres vont quelque peu bouleverser ses schémas…

* Le deuxième, c’est Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows. Roman par lettres. Surprise : le personnage principal est aussi un écrivain reconnu (en fait, une écrivaine) habitant Londres. On est en 1946.

L’Autre, qu’elle va rencontrer d’abord par lettres, puis « en vrai », ce sont quelques membres de cet improbable Cercle littéraire de Guernesey : vie essentiellement tournée vers la nature (pas d' »intellectuels » parmi eux…), passé lourd de 4 années d’occupation allemande. Elle se sent très vite à l’aise au milieu de ces gens et de ce paysage qui ne ressemblent à rien de ce qu’elle connaît… Et sa vie de jeune écrivaine londonienne bascule…

* Le troisième, c’est Vivement l’avenir, de Marie-Sabine Roger. Le premier personnage principal (il y en a deux, qui écrivent à la première personne en alternance – mais une alternance qui laisse le temps au lecteur de les connaître et de les suivre) est une jeune femme qui ne se fixe pas, préférant aller travailler ici ou là, peu importe le travail. Ici, elle est dans un poulailler industriel, et a trouvé une chambre à louer chez des particuliers.

L’Autre, c’est le frère de son propriétaire : un homme gravement handicapé de naissance, aux gestes imprécis, à l’équilibre précaire, à la parole rare et difficilement compréhensible, d’une laideur et d’une difformité incroyables… et qui rit beaucoup. Alex (notre « héroïne ») va s’attacher à cet homme, communiquer avec lui, d’autant que la maîtresse de maison envisage d’aller le perdre dans les bois… Elle va découvrir qu’il est loin d’être aussi idiot qu’on le croit, et va rencontrer deux jeunes hommes un peu paumés, qui entreront eux aussi en communication avec Gérard (le handicapé), en le traitant « normalement », sans préjugés…

Les trois romans m’ont beaucoup plu, mais j’ai une affection particulière pour le dernier… C’est tellement difficile de traiter « normalement » quelqu’un qui a un grave « déficit » intellectuel et/ou de langage… On a tellement tendance à se sentir « supérieur », à leur parler comme à des enfants…

Si je vous ai donné envie de lire un de ces romans, j’espère que vous me direz ce que vous en avez pensé…

Pause Lectures…

mardi, novembre 30th, 2010

Un des (nombreux…) avantages de la retraite, c’est qu’on peut se plonger « à corps perdu » dans les livres…

J’ai toujours adoré lire, et je ne me souviens pas de période où je n’aie pas eu un livre en cours. Je crois même que les « jours sans » pourraient se compter, sinon sur les doigts d’une main, du moins avec deux chiffres… Une dévoreuse, je vous dis !

Mais, évidemment, quand on travaille – et entre autres quand on travaille chez soi de nombreuses heures -, on ne peut se laisser emporter impunément par un livre, si passionnant fût-il, pendant des heures et des heures… Chose que l’on peut faire quand les « obligations professionnelles » ont disparu… Et c’est un grand plaisir que de pouvoir se dire, alors qu’on vient de plonger pendant une heure dans un univers inconnu : « Allez ! Je continue ! J’ai trop envie de connaître la suite… ».

Les deux derniers romans que j’ai lus m’ont effectivement fait voyager dans le temps et l’espace, et je les ai beaucoup aimés.

Le dernier (fini hier soir) : La couleur des sentiments, de Kathryn Stockett. Récit à 3 voix de femmes, deux Noires et une Blanche, dans le Mississipi du début des années 60. Époque de Martin Luther King…
Deux Noires : toutes les deux bonnes chez des Blanches ; une qui a élevé avec amour plusieurs petits Blancs, l’autre qui est souvent renvoyée pour une « insolence » qui n’est rien d’autre que sa révolte constante contre l’injustice faite aux Noirs.
Une Blanche : de retour chez ses parents après ses études, elle est très choquée de découvrir que sa bonne, sa nounou, au service de ses parents depuis 26 ans, est partie sans même lui en parler dans ses lettres. Elle sent vite qu’il y a là-dessous des choses qu’on ne veut pas lui dire, mais… il lui faudra du temps (et au lecteur aussi !) pour connaître la vérité.

Pas d’excès, me semble-t-il, dans ce roman, même s’il y a des caricatures… qui n’apparaissaient sans doute pas comme telles à l’époque, où les Blanches « de la bonne société » se jugeaient comme infiniment supérieures à ces Noires… auxquelles elles n’hésitaient pourtant pas à confier leurs enfants…
Histoires d’amours et parfois de haines, non pas entre des « communautés », mais dans les rapports maîtresse-servante.
Oui, je vous le conseille : il est très prenant, et très éclairant sur une époque pas si lointaine…

Beaucoup plus éloigné dans le temps, mais moins dans l’espace, La compagnie des menteurs, de Karen Maitland. Un « thriller » d’un genre très particulier.

Le cadre : la peste en Angleterre en 1348, avec ce qu’elle entraîne comme tentatives de réponses, aussi illusoires les unes que les autres, basées sur la méfiance vis-à-vis des « autres » : étrangers, juifs, « sodomites »…

Les personnages : à partir du narrateur, un camelot vendant de soi-disant reliques, une « compagnie » se constitue : 9 personnes cherchant à fuir la peste et voyageant de conserve… Mais il n’y a pas que la peste qui les guette : un loup hurle parfois la nuit, à proximité de leur campement, bien qu’ils ne le voient jamais. Et un premier mort est bientôt suivi d’un second, puis d’un troisième… Morts violentes, qui ne peuvent être imputées à la maladie. Mais alors, à qui, à quoi les imputer ?

J’hésite toujours à lire un « roman historique » : j’ai souvent été déçue. Ou bien le cadre historique est tellement fouillé que j’ai envie de dire à l’auteur : mais laissez donc tomber votre histoire, et faites un livre d’Histoire ! Ou bien le récit fourmille de ce qui me semble être des erreurs ou des anachronismes, ce qui m’agace.

Rien de tel ici – me semble-t-il. Le cadre reste un cadre dans lequel les personnages évoluent, soumis aux aléas de cette époque très particulière. Leur lent voyage « vers le nord », où ils espèrent échapper à la peste, est parsemé de bonnes et mauvaises rencontres, de villages désertés et de villageois hostiles. Une certaine humanité…

Petite réserve toutefois sur la fin, qui ne m’a pas vraiment convaincue… Mais bon, je vous le conseille quand même : sa lecture est très prenante !

Dans un tout autre genre, j’ai lu aussi Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises, de François Reynaert (écrivain et chroniqueur au Nouvel Obs… dont je lis avec délices les chroniques !).

Une visite de l’Histoire de France… sans les oriflammes qui, au cours des siècles, l’ont embellie. Visite rapide puisque, en quelque 500 pages, nous allons des Gaulois à nos jours.
Très intéressant : l’auteur explique à chaque fois comment et pourquoi est né tel ou tel « mythe ». Il joue parfois à imaginer ce qui aurait pu arriver si telle ou telle bataille avait été perdue…

Si vous aimez l’Histoire, cette lecture est, à mon avis, indispensable !

J’ai lu aussi Danse de terreur, de Robin Hobb, le 7ème tome de Le Soldat chamane. J’avoue moins apprécier cette saga que l’Assassin du Roi ou Les Aventuriers de la mer… mais j’achète chaque nouveau tome dès qu’il paraît à France-Loisirs.

Et aussi L’oiseau de mauvais augure, de Camilla Ltickberg (4ème roman – policier – de la série). J’attends la suite (pas encore traduite) !

Les personnages principaux sont toujours attachants, avec leurs hésitations et leur empathie.
Et l’histoire toujours aussi palpitante !

Un autre Suédois que je ne vous recommanderai pas : Mons Kallentoft, dont j’ai lu deux romans Hiver et Eté. Je ne sais pas pourquoi la bibliothécaire m’a donné les deux d’un coup… ni pourquoi j’ai lu le deuxième, alors que le premier ne m’avait pas tellement plu : le parti pris de faire parler les morts (qui, bien évidemment, ne disent rien au lecteur de leur assassin ou des conditions de leur mort, mais qui suivent avidement l’enquête) m’a agacée… Mais le pompon revient au deuxième tome…

2ème roman de la tétralogie. Les morts continuent à parler (mais la victime qui a survécu reste amnésique, même sous hypnose…).
Ladite victime a été violée par un objet qui a laissé dans son vagin des traces de peinture bleue (on peut vraiment trouver cela chez une personne vivante ?) : c’est sûrement un gode, puisque pas de lésions (!). Donc sûrement par une lesbienne (!) ou un homme émasculé… (Ben oui, vous ne saviez pas que le commerce des « sex-toys » s’appuyait essentiellement sur ces deux clientèles ?)
L’enquête s’oriente donc en priorité vers le club féminin de foot (toutes lesbiennes, c’est connu !), élimine vite l’homme émasculé (1 seul), mais n’oublie pas de malmener quelque peu des jeunes issus de l’immigration…

En prime : une des suspectes (pas lesbienne peut-être, mais étrangère !) a « commis un crime » : réfugiée de Bosnie où son mari et ses 2 enfants ont été tués, prisonnière de troupes serbes qui l’ont violée pendant 2 semaines avant qu’elle ne parvienne à s’évader, elle a osé se faire avorter en Suède alors qu’elle était enceinte d’au moins 24 semaines !
« Un être vivant avait été tué pour permettre à quelqu’un d’autre de vivre. » (p. 243)

Pour terminer sur une note plus optimiste : en octobre, j’ai relu – dans l’ordre – tous les « Mallausène » de Pennac. J’aime beaucoup cette tribu pour le moins atypique (mot à la mode !). Mais mon préféré reste décidément La Fée Carabine

Emotions de lectures…

dimanche, juillet 4th, 2010

J’ai lu récemment Où on va papa ? de Jean-Louis Fournier. Notations brèves (rarement plus d’une page), qui semblent habituelles chez l’auteur, sur sa vie de père… de deux enfants « pas comme les autres ». Humour et détresse se mêlent, émotion à chaque page ou presque…

La bibliothécaire, quand je lui rends le livre en disant que j’ai beaucoup aimé ce style bref, ces notations où le sourire le dispute aux larmes, me parle de Le petit prince cannibale de Françoise Lefèvre : j’en ai entendu parler, ne me souviens plus si je l’ai lu… et l’emporte dans mon sac.

Pas tellement d’humour, cette fois, chez l’écrivaine maman d’un enfant autiste… Beaucoup d’amour, de révolte contre « les gens », ceux qui assistent aux colères phénoménales de l’enfant et critiquent, plus ou moins ouvertement, la mère « qui laisse faire » ; et ceux qui, maladroitement, comparent avec leur enfant : « c’est comme le mien… ». Non, ce n’est pas « comme »… C’est un monde de violence incompréhensible qui habite ce petit garçon muet…

J’avais lu, il y a longtemps, La vie ripolin, de Jean Vautrin, père d’un enfant autiste. Il m’en reste le souvenir de ces hurlements, de cette violence incontrôlable tournée contre soi, auxquels l’auteur tente de s’échapper en prenant le volant et en conduisant pendant des heures…

Et je me prends à me dire : heureusement que je n’ai pas eu à affronter cette situation… Jamais je n’aurais pu faire face à un enfant qui peut, d’une minute à l’autre, exploser de colère sans qu’on sache jamais pourquoi ni comment… Un enfant dont le système de pensée est autre, dont le langage est autre, et incompréhensible…

Il y a deux ou trois ans, j’ai eu en 3ème un élève plus ou moins « rescapé » de l’autisme (il y a des tas de formes et de degrés dans l’autisme) : si je me souviens bien, il a quitté les écoles spécialisées pour entrer en 6ème, ce qui était toujours considéré, 4 ans plus tard, comme une étonnante victoire. Je l’ai vu une seule fois sourire : le reste du temps, son visage était immobile, ne reflétait rien. Il ne parlait jamais spontanément et, quand on lui adressait la parole, ses réponses étaient toujours d’une brièveté déconcertante. Il fallait éviter les questions auxquelles il pouvait répondre par oui ou non… car alors, sa réponse s’arrêtait à ce simple mot… Malgré tout, si je me souviens bien, il avait en Français une moyenne de 8/20, ce qui n’était pas si mal… Il voulait être cuisinier (ou pâtissier, je ne sais plus exactement) et envisageait un apprentissage. Finalement, il est parti en apprentissage dans un établissement près de chez moi, qui forme des jeunes souffrant d’un handicap plus ou moins « léger » : il avait encore besoin d’un milieu protégé avant de se lancer dans le monde des « autres »…

Un peu trop de lectures suscitant l’émotion, ces derniers temps… Cela fatigue, l’émotion ! Du coup, je reprends les polars… ceux de Grisham, par exemple : les émotions d’un polar ne vous interrogent généralement pas sur vous, il n’y a qu’à suivre l’intrigue… Et comme, en plus, je les ai déjà lus, il me suffit de me replonger dans les pas que j’ai parcourus il y a quelques années…

Autre genre d’émotion, mais plus facile à vivre : je vous ai déjà parlé du bouquiniste de mon marché ; il m’a vendu récemment un recueil de l’hebdomadaire « L’Illustré Soleils du Dimanche » de l’année 1899, que je parcours un peu chaque jour. On y trouve uniquement de la lecture « distractive » : nouvelles, poèmes de Maupassant, Hugo, Allais et autres noms connus ou inconnus. Mais aussi des photos et dessins (sans article correspondant, malheureusement). Dans tous les numéros que j’ai feuilletés ces jours-ci figurent des photos et dessins du Procès de Rennes : mais si, vous savez bien, l’Affaire…

Des dizaines de photos, de dessins faits au tribunal, de tous les gens qui participent à ce procès… C’est fascinant… J’avais eu la même émotion quand, il y a bien une vingtaine d’années, j’avais acheté un recueil de fac-similé de journaux anciens, et étais tombée sur le « J’accuse » de Zola… L’Histoire à notre porte… Et bien plus aujourd’hui qu’hier, vu la quantité de sites qui mettent en ligne des documents anciens…

* * *

P.S. Mauvaise surprise ce matin : mon blog est retombé en-dessous des 1500 visites mensuelles… C’est les vacances !

Eh bien, bonnes vacances !

Au sujet de l’illettrisme (suite de suite)

lundi, novembre 9th, 2009

J’espérais que vous viendriez m’aider de vos réflexions sur la question… mais bon, il va falloir que je continue toute seule…

La question suivante (je n’ai sans doute répondu que très partiellement à la question des causes, mais tant pis !) est, bien évidemment : que peut-on faire pour lutter contre l’illettrisme ?

Il y a des textes et des commissions à ce sujet… mais je suis un peu paresseuse ce matin, et vous laisse libres d’aller vous documenter sérieusement…

L’école ne peut agir qu’à la « racine » du mal. Si, comme je le suppose, l’illettrisme « s’acquiert » en partie à force de ne pas utiliser lecture et écriture, il appartient à d’autres structures d’y chercher réponse : lieu de travail, commune, associations diverses…

Pour l’école, en fonction de mon analyse des causes, il y a deux niveaux d’intervention :

– au départ. Si l’illettrisme est dû à un mauvais apprentissage, c’est dans les premières années du primaire qu’il faut s’en occuper. Et si l’enfant n’est pas prêt, à 6 ans, pour ces apprentissages, il convient de lui fournir une possibilité de mûrir un peu plus lentement. L’instituteur de cours préparatoire remarque sûrement assez vite ces enfants pour qui lecture et écriture restent « lettre morte »… Le problème est que, dans sa classe, il n’a pas la possibilité de s’occuper d’eux plus spécifiquement. Si, deux ou trois heures par semaine, il pouvait « s’affranchir » de sa classe pour s’occuper de ces quelques enfants, avec des activités type maternelle dirigées vers lecture/écriture, peut-être parviendrait-il à les faire avancer quelque peu. Même processus en CE1, afin que ces « lents » parviennent à une lecture/écriture correcte à la fin des deux années.

Quelle structure pour ces heures ? Regrouper les « lents » dans une même activité (souvent, les écoles primaires comportent 2 CP, voire plus) avec un instituteur ? Ou par classe, avec « leur » instituteur ? Je laisse répondre les gens plus familiers de l’école élémentaire…

– au collège. Il est vraisemblable que, quel que soit le soutien accordé aux enfants en primaire… il y aura malgré tout quelques enfants qui seront passés au travers des mailles, et révéleront l’étendue de leurs « non-savoirs » à l’arrivée en 6ème… Il faut alors pouvoir les prendre en charge, et tenter de remédier à leurs difficultés. C’est forcément plus difficile, car l’enfant s’est construit une personnalité au travers de ses sentiments d’échec, et il n’a pas obligatoirement envie de « revenir en arrière », et risquer d’échouer à nouveau. De plus, il est important qu’il n’ait pas l’impression qu’on le fait travailler « en plus » des autres… ni qu’on l’exclue de certains cours ! On pourrait, par exemple, concevoir des « ateliers lecture » sur un même créneau horaire, où les enfants seraient regroupés non par classes mais par « centres d’intérêt ». Un groupe concernerait ces enfants en difficulté, pour lesquels on inventerait jeux et activités les réconciliant avec la lecture.

Et, pour en revenir à ce que je disais il y a quelques jours, comme quoi le recours à l’oral facilite souvent l’utilisation de l’écrit, on pourrait peut-être faire naître l’envie d’écrire de récits oraux… Utilisation de l’ordinateur, impression de textes, illustrations, création de « livres »… Ce genre d’activité permettrait peut-être à certains enfants de reprendre pied…

J’ai bien conscience ici d’enfoncer des portes ouvertes, et que bien des personnes plus autorisées que moi ont mené des réflexions beaucoup plus précises et complètes. Mais… en une quarantaine d’années de collège, je n’ai jamais vu qu’on se soucie de ces enfants. Entendons-nous bien : les professeurs font ce qu’il leur est possible de faire dans le cadre de leurs cours… mais cela ne peut suffire, la plupart du temps, à « débloquer » des enfants dont les apprentissages primaires ont été insuffisants… Peut-être (sûrement, même !) existe-t-il des établissements où l’on a essayé de remédier au problème… Si vous en avez connaissance, si vous avez quelque expérience en ce domaine… merci de nous en faire profiter !