Lutter contre l’échec scolaire ?

Lors de mon billet du 20 février, j’ai parcouru diverses pages sur le site de l’OCDE, remettant à plus tard (!) une lecture un peu plus sérieuse…

Le rapport dont je vais vous présenter quelques larges extraits s’intitule :

En finir avec l’échec scolaire
DIX MESURES POUR UNE ÉDUCATION ÉQUITABLE

Je ne l’ai cependant pas lu en entier… il fait tout de même 170 pages…

L’avant-propos mentionne que :

On avait pensé que l’expansion massive des systèmes éducatifs permettrait à tous les jeunes de réaliser pleinement leur potentiel, indifféremment de leur milieu social. Certes, d’importants progrès ont été réalisés, mais les déceptions sont nombreuses. Les évaluations du PISA de l’OCDE nous rappellent que, dans de nombreux pays, un nombre inacceptable de jeunes n’acquiert pas les compétences élémentaires. En finir avec l’échec scolaire affronte l’échec des élèves et des systèmes éducatifs et propose dix mesures pour une éducation plus équitable.

Je reviendrai peut-être un autre jour sur les évaluations du PISA (maths et lecture) et celles des compétences, sujettes à discussion. Il n’en reste pas moins vrai que les enseignants rencontrent plus d’élèves en difficulté dans les milieux sociaux défavorisés que dans les autres.

L’équité en matière d’éducation comporte deux dimensions. La première est l’égalité des chances, qui implique de veiller à ce que la situation personnelle et sociale – telle que le sexe, le statut socio-économique ou l’origine ethnique – ne soit pas un obstacle à la réalisation du potentiel éducatif. La seconde est l’inclusion, qui implique un niveau minimal d’instruction pour tous – par exemple, que chacun sache lire, écrire et compter. Ces deux dimensions sont étroitement imbriquées : vaincre l’échec scolaire aide à surmonter les effets du dénuement social qui est lui-même souvent facteur d’échec scolaire.

L’éducation est associée à une meilleure santé, une vie plus longue, une parentalité réussie et une citoyenneté active. Une éducation qui donne les mêmes chances à tous et n’écarte personne est un des leviers d’équité sociale les plus puissants.

Une éducation équitable est souhaitable pour les raisons suivantes :

. L’humanisme commande de donner aux individus les moyens de développer leurs capacités et de prendre pleinement leur place dans la société.

. Les coûts sociaux et financiers à long terme de l’échec scolaire sont conséquents. Ceux qui n’ont pas les compétences pour prendre leur place dans la société et dans l’économie engendrent des coûts plus élevés en matière de santé, d’aides sociales, de protection de l’enfance et de sécurité.
. La montée en puissance des migrations pose de nouveaux défis pour la cohésion sociale de certains pays tandis que d’autres sont confrontés à des problèmes déjà anciens d’intégration des minorités.

Dans l’article de 1857 que je citais, le journaliste concluait :

Des institutions qui tendent à prévenir la maladie, le désordre et la misère, préparent pour les travaux de l’agriculture et de l’industrie, aussi bien que pour l’armée, des hommes bien conformés, laborieux et tempérants ; de telles institutions rapportent à l’État et aux communes plus qu’elles ne leur coûtent.

Bien que rédigés à 150 ans d’écart, et portant le style et les idées de leur époque, le rapport de l’OCDE et l’article conviennent que l’éducation coûte moins cher à la société que la non-éducation… Nos dirigeants feraient bien de s’en souvenir, eux qui veulent à tout prix réduire certaines dépenses… Mais il est vrai que le coût en santé, aides sociales,… est un coût… pour plus tard, dépassant largement les échéances d’élections…

1re mesure : Limiter l’orientation précoce en filières et classes de niveau et reporter la sélection par les résultats

Constats
. Les systèmes d’enseignement secondaire dont les établissements sont très socialement différenciés présentent généralement de moins bons résultats en mathématiques et en compréhension de l’écrit et une plus forte dispersion des résultats en compréhension de l’écrit. Le contexte social y fait plus obstacle à la réussite scolaire que dans les systèmes où la composition sociale des différents établissements est moins hétérogène.

Recommandations
. La filiarisation et la formation de classes de niveau précoces doivent être justifiées par des bénéfices attestés car elles engendrent très souvent des risques pour l’équité.
. Les systèmes scolaires qui pratiquent l’orientation précoce en filière devraient envisager de retarder l’âge de la première orientation afin de réduire les inégalités et d’améliorer les résultats

Les constats sont justes… Les recommandations gagneraient à un peu plus de finesse dans l’analyse, à mon sens. Le problème n’est pas l’orientation en elle-même, mais la façon dont elle se produit…

Envoyer tous les enfants en difficulté scolaire dans une filière « menuiserie » (c’est un exemple !) revient effectivement à créer des filières à la fois par le niveau scolaire et le milieu social. Mais interdire, sous prétexte « d’équité », à l’enfant qui veut être menuisier la possibilité de se confronter à un autre type de scolarité, c’est, en fait, le condamner à l’échec scolaire…

Dernièrement, une amie (ancienne élève…) me parlait de son fils : 15 ans, ayant redoublé dans le primaire et en 6ème, en fin de 5ème, en échec et las des apprentissages en collège… Pas d’idée précise de ce qu’il voulait faire, mais une idée précise de ce qu’il ne voulait pas : 4ème et 3ème au collège ! Mon amie a fini par trouver un CFA où on pouvait le prendre… mais pas dans la spécialité qu’il aurait voulue… où on exigeait un niveau de fin de 3ème… Jérémy est donc entré au CFA en septembre dernier : cela se passe bien, il reprend confiance en lui, pas de problèmes non plus avec son patron… Il a toutes les chances de faire un « bon parcours », même s’il change d’orientation en cours de route – meilleur en tous cas que s’il était entré en 4ème… J’en ai vu, de ces élèves démotivés, attendant plus ou moins calmement de pouvoir enfin partir du collège pour faire ce dont ils rêvaient… ou « autre chose », tout simplement ! Ils arrivent en fin de 3ème, ne sachant plus très bien qui ils sont, ce qu’ils veulent, ce qu’ils valent, et ayant perdu toute habitude de travail et de contrainte… A ce stade, il n’est même pas sûr qu’ils feront « de bons ouvriers » : un « mauvais élève », confit dans son statut, a peu de chances d’être un « bon menuisier » (ou autre…), il a trop de dégoût, de « haine » en lui…

Il devrait donc rester des possibilités pour des enfants de ce genre d’opter, en fin de 5ème, pour des formes d’apprentissages plus concrètes…

Un autre exemple : ma nièce, qui est dans une école de podologie, me confiait combien elle était heureuse d’apprendre concrètement un métier, même si les matières scientifiques sont d’un haut niveau, et très exigeantes en travail personnel… Elle ne se serait pas vue dans une Fac, par exemple, où les enseignements sont plus abstraits, et ne débouchent sur aucun métier précis.

Pourquoi ne prend-on pas en compte plus tôt ce genre d’esprit ? Si un enseignement abstrait convient à une majorité d’enfants (encore faudrait-il pouvoir évaluer cette « majorité »), il me paraît évident que d’autres ont besoin de s’appuyer sur du concret pour parvenir à l’abstrait… Cela n’est aucunement le signe d’une « infériorité » quelconque, mais d’une forme d’esprit différente. En fin de compte, on aura toujours besoin de menuisiers, plombiers, électriciens, et autres ! Seraient-ce des métiers moins « dignes » que secrétaire, technicien ou agent commercial ???

L’autre problème, j’en ai déjà parlé aussi, est que tout enseignement manuel a disparu : l’enfant n’est donc évalué que sur des compétences intellectuelles, comme si elles seules formaient l’adulte de demain. On oublie que l’homme n’est pas que cerveau, et aussi que le cerveau a parfois besoin des mains pour être plus efficace !

Imaginons donc que les travaux manuels reprennent leurs droits à l’école, dès le primaire, qu’ils se poursuivent au collège et – pourquoi pas ? – au lycée : les enfants auraient alors une petite idée de ce qu’ils « valent », pas seulement en termes de succès mathématiques ou autres, mais aussi en termes d’habileté manuelle… ce qui changerait la donne ! Cela permettrait aux enseignants d’évaluer aussi les « compétences » des enfants dans ce domaine, et d’en tenir compte pour d’éventuels conseils d’orientation. Au lieu donc d’envoyer « en CAP » (pour reprendre les anciennes orientations) les enfants en échec « scolaire » (c’est-à-dire « intellectuel » au sens strict), on y conduirait – s’ils le désirent ! – les enfants particulièrement habiles dans tel ou tel type de travail manuel. Cela changerait tout, non ?

On m’objectera que les parents veulent tous que leur enfant passe le Bac… C’est sans doute vrai dans la majorité des cas… parce qu’on a élevé ce diplôme à la dignité de clef obligatoire pour entrer noblement dans le monde du travail… Mais – et on aborde là le troisième problème – qu’est-ce qui empêche de faire suivre un CAP d’un BEP, puis d’un Bac… qui permettrait éventuellement à ceux qui le désirent de poursuivre des études plus « abstraites »… ou d’entrer dans une école professionnelle de haut niveau ???

Bon, évidemment, je ne suis pas un des éminents rapporteurs de l’OCDE, je ne dispose pas de tous leurs chiffres… juste d’un peu de bon sens et de 40 ans d’expérience dans le métier de prof… Mais j’ai la faiblesse de penser que mes « propositions » ne sont pas si idiotes…

(J’ai été bien bavarde… c’est que le sujet me tient à cœur ! Je le serai moins sur les autres propositions de l’OCDE, promis ! En tous cas… je les réserve pour un autre jour !)

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5 Responses to “Lutter contre l’échec scolaire ?”

  1. martine dit :

    Entiérement d’accord avec vous sur le cruel manque d’activités manuelles à tous les niveaux de l’enseignement en France. Idem pour l’activité artistique (ce qui n’est pas la connaissance « histoire des arts »).
    Il y aurait beaucoup à apprendre sur les principes des écoles R Steiner (Waldorf)
    Attendant avec impatience vos considérations sur les autres points …

  2. Ex-prof dit :

    L’activité artistique est assez « développée » au collège (1 heure par semaine… mais les emplois du temps des élèves n’étant pas extensibles… il faut ensuite « déshabiller Pierre pour rhabiller Paul »… ce qui est difficile !

    Mais, évidemment, l’introduction de « l’histoire des arts » comme « matière à part entière », devant occuper un pourcentage énorme (je ne me souviens plus exactement, mais de l’ordre de 50% me semble-t-il) du cours d’arts plastiques… cela réduit d’autant les approches pratiques des élèves ! Dommage, car pour avoir suivi d’assez près ce que faisaient mes collègues dans cette matière, je peux dire qu’ils développaient réellement réflexion et créativité chez les élèves…

    Quand on est soumis aux desiderata de quelqu’un qui « pond » des réformes chaque matin en se brossant les dents, il faut s’attendre à quelques hiatus sur le terrain…

  3. Ex-prof dit :

    Merci de m’avoir permis de découvrir ces écoles, que j’ignorais. (Voir les principes et méthodes… et le témoignage de Nancy Huston, une écrivaine que j’admire particulièrement…)

    Des écoles tentant d’autres approches pédagogiques, il n’en manque pas : Freinet, Decroly, Montessori… Elles restent malheureusement peu nombreuses par rapport au nombre total d’établissements scolaires… et sont le plus souvent privées, chères… et donc réservées à une « élite »… Dommage ! Quant à leurs principes… ils sont sans doute trop onéreux pour nos gouvernements !

    Il fut un temps où, dans l’Éducation Nationale, il y avait des établissements « expérimentaux » (pour lesquels, d’ailleurs, une candidature particulière était exigée, en dehors des demandes de mutation « ordinaires »). Ils ont été supprimés depuis longtemps (trop chers ?…). Les seules « expériences » – à ma connaissance – auxquelles on se livre suivent des directives ministérielles et servent de « test » pour appliquer une Xième réforme…

  4. martine dit :

    Heureuse de vous avoir fait découvrir d’autres écoles ! Mais il est bon, aussi, de voir comment fonctionnent les systèmes éducatifs à l’étranger – et de sortir les Hexagonaux de leurs oeillères ….
    à un prochain échange ici (ou ailleurs, si vous me confiez votre mél)

  5. Lucien dit :

    Je prends bien le temps de lire tout ceci, chère amie…
    Vous savez ma réticence de principe à utiliser ce qui provient de PISA (http://blogs.lexpress.fr/l-instit-humeurs/2010/12/29/%C2%AB-l%E2%80%99echec-scolaire-francais-%C2%BB-quel-rapport/)… Si on est d’accord pour dire que PISA est discutable, de fait ce qui en émane l’est aussi.
    Comme d’hab l’OCDE donne des recommandations sociétales sur la base d’une étude, PISA donc, qui ne prend que très peu en compte les structures sociétales spécifiques des pays, se bornant à en constater la réalité au secondaire.

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