Pour Patrice…

J’ai lu ces jours-ci Elliot, de Graham Gardner : un roman décrivant les questions que se pose un enfant, puis un ado, face aux persécutions de ses « pairs »… Changeant de ville, donc de lycée, il essaie de se constituer une nouvelle personnalité, qui n’attirera plus sur lui les coups de ses « camarades »…

Et, au fil des pages, s’est imposée à moi l’image de Patrice…

C’était il y a une trentaine d’années… Patrice était dans une 5ème germaniste, d’un bon niveau dans l’ensemble. 4 ou 5 garçons, une petite quinzaine de filles… Parmi elles, 5 ou 6 d’un très bon niveau et d’une forte personnalité, assez mûres (l’une d’elles, à ma grande surprise, avait lu L’herbe bleue pendant les grandes vacances…)… Inutile de vous dire qu’on n’entendait guère les garçons dans cette classe…

Patrice était d’un niveau moyen, pas très grand (un seul des garçons avait une taille semblable à la plupart des filles), plutôt timide. Un élève comme on en croise beaucoup, qui n’attirait pas l’attention.

Sauf que…

Leur prof de math (dont j’ai déjà parlé ici) a découvert un jour que Patrice arrivait au collège avec sa mère, laquelle lui portait son cartable…

Quelle importance ? dites-vous… Le prof, qui se jugeait chargé de former la mentalité des élèves, a cru bon accabler Patrice de sarcasmes à ce sujet. En pleine classe, évidemment. Du jour au lendemain, ce petit bonhomme qui ne voulait de mal à personne s’est retrouvé la cible de toutes les plaisanteries plus ou moins douteuses, d’apostrophes plus ou moins insultantes, de la part du prof d’abord, bientôt suivi des élèves. De la majorité des filles, plutôt.

A ma connaissance, il n’y a pas eu d’agressions physiques contre Patrice. Mais les agressions verbales étaient fréquentes. La classe, aisément manipulée par un pervers, fondait son unité – et sa complicité avec le prof – sur le dos de Patrice.

Au point que, au 2ème trimestre, la mère de Patrice a demandé à ce qu’il change de classe : il pleurait tous les matins, refusant d’aller au collège… (changement refusé, pour raison de langue ou autre).

Je n’ai découvert la situation que tardivement. J’avais d’excellents rapports avec cette classe (nous avons monté une pièce de théâtre), mais mon « collègue » avait bien fait les cloisonnements dans les têtes des enfants : ils étaient avec Mme X OU M. Y… Et, mise au courant, je me suis trouvée singulièrement démunie : que faire ? Intervenir auprès du collègue ? Cela ne lui aurait donné qu’un reproche de plus contre Patrice. L’administration ? Quels faits précis avais-je à citer ? De plus, j’étais mal vue de la principale de l’époque, contrairement au prof de maths.

Ai-je essayé de parler à Patrice ? Je ne m’en souviens pas, mais je ne crois pas : quel soutien pouvais-je lui apporter, quand tout se déroulait hors de ma présence ? J’ai continué à le traiter comme un élève ordinaire, sans rien de particulier, surveillant les éventuelles « attaques » de ses condisciples. Lesquels (lesquelles…) avaient bien compris que je ne jouais pas à ce jeu-là…

La mère de Patrice a du moins obtenu, si je me souviens bien, qu’il ne se retrouve pas avec le même prof l’année suivante. Certes, il se retrouvait tout de même avec les mêmes élèves ; mais, le manipulateur absent, il faut espérer que les élèves se sont lassés du « jeu »…

Je n’ai rien su de Patrice les années suivantes, mais j’ai souvent pensé à lui depuis. J’espère qu’il aura réussi à surmonter cette horrible épreuve, à devenir un adulte « debout » après avoir été un enfant « couché »…

Oui, Patrice, après toutes ces années, je pense toujours à toi. Aurais-je pu intervenir ? de quelle façon ? Tu restes pour moi un remords…

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2 commentaires sur “Pour Patrice…”

  1. Axel dit :

    « pervers » carrément ? Le mot m’a fait sursauter, et puis après réflexion…

    Ces adultes qui prennent un enfant ou un adolescent comme bouc émissaire, ou même qui donnent « simplement » leur avis – que personne ne demande – devant une classe à l’affût me révoltent profondément.
    Mais tout ce que j’arrive à faire c’est les éviter le plus possible – de toute façon ils sont fermés à toute discussion, tellement sûrs de leur force et de leur soi-disant sincérité.

    J’espère aussi que Patrice a réussi à surmonter cela, mais une seule expérience – qui ne fait pourtant que s’en rapprocher – et n’a pas duré une année entière – me laisse fort pessimiste.

  2. Ex-prof dit :

    Oui, pervers… C’est un mot que je n’utilise presque jamais, et je n’en ai sans doute qualifié que cette personne… qui m’a malheureusement donné de nombreuses raisons de le faire… J’ai croisé des anciens élèves qui, dix ans ou plus après l’avoir eu, rêvaient de le tuer… Ou se croyaient profondément coupables de ce qu’il les avait amenés à faire. Ou faisaient encore des cauchemars au sujet d’un poison indécelable dont il leur avait parlé…

    Revoir aussi cette première histoire que j’avais racontée : http://blogdeprof.fr/?p=212...

    C’est loin, tout ça… mais comment oublier ces victimes que je n’ai pas su aider ?

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