Archive pour le mot-clef ‘Illettrisme’

Au sujet de l’illettrisme (suite de suite)

Lundi 9 novembre 2009

J’espérais que vous viendriez m’aider de vos réflexions sur la question… mais bon, il va falloir que je continue toute seule…

La question suivante (je n’ai sans doute répondu que très partiellement à la question des causes, mais tant pis !) est, bien évidemment : que peut-on faire pour lutter contre l’illettrisme ?

Il y a des textes et des commissions à ce sujet… mais je suis un peu paresseuse ce matin, et vous laisse libres d’aller vous documenter sérieusement…

L’école ne peut agir qu’à la « racine » du mal. Si, comme je le suppose, l’illettrisme « s’acquiert » en partie à force de ne pas utiliser lecture et écriture, il appartient à d’autres structures d’y chercher réponse : lieu de travail, commune, associations diverses…

Pour l’école, en fonction de mon analyse des causes, il y a deux niveaux d’intervention :

- au départ. Si l’illettrisme est dû à un mauvais apprentissage, c’est dans les premières années du primaire qu’il faut s’en occuper. Et si l’enfant n’est pas prêt, à 6 ans, pour ces apprentissages, il convient de lui fournir une possibilité de mûrir un peu plus lentement. L’instituteur de cours préparatoire remarque sûrement assez vite ces enfants pour qui lecture et écriture restent « lettre morte »… Le problème est que, dans sa classe, il n’a pas la possibilité de s’occuper d’eux plus spécifiquement. Si, deux ou trois heures par semaine, il pouvait « s’affranchir » de sa classe pour s’occuper de ces quelques enfants, avec des activités type maternelle dirigées vers lecture/écriture, peut-être parviendrait-il à les faire avancer quelque peu. Même processus en CE1, afin que ces « lents » parviennent à une lecture/écriture correcte à la fin des deux années.

Quelle structure pour ces heures ? Regrouper les « lents » dans une même activité (souvent, les écoles primaires comportent 2 CP, voire plus) avec un instituteur ? Ou par classe, avec « leur » instituteur ? Je laisse répondre les gens plus familiers de l’école élémentaire…

- au collège. Il est vraisemblable que, quel que soit le soutien accordé aux enfants en primaire… il y aura malgré tout quelques enfants qui seront passés au travers des mailles, et révéleront l’étendue de leurs « non-savoirs » à l’arrivée en 6ème… Il faut alors pouvoir les prendre en charge, et tenter de remédier à leurs difficultés. C’est forcément plus difficile, car l’enfant s’est construit une personnalité au travers de ses sentiments d’échec, et il n’a pas obligatoirement envie de « revenir en arrière », et risquer d’échouer à nouveau. De plus, il est important qu’il n’ait pas l’impression qu’on le fait travailler « en plus » des autres… ni qu’on l’exclue de certains cours ! On pourrait, par exemple, concevoir des « ateliers lecture » sur un même créneau horaire, où les enfants seraient regroupés non par classes mais par « centres d’intérêt ». Un groupe concernerait ces enfants en difficulté, pour lesquels on inventerait jeux et activités les réconciliant avec la lecture.

Et, pour en revenir à ce que je disais il y a quelques jours, comme quoi le recours à l’oral facilite souvent l’utilisation de l’écrit, on pourrait peut-être faire naître l’envie d’écrire de récits oraux… Utilisation de l’ordinateur, impression de textes, illustrations, création de « livres »… Ce genre d’activité permettrait peut-être à certains enfants de reprendre pied…

J’ai bien conscience ici d’enfoncer des portes ouvertes, et que bien des personnes plus autorisées que moi ont mené des réflexions beaucoup plus précises et complètes. Mais… en une quarantaine d’années de collège, je n’ai jamais vu qu’on se soucie de ces enfants. Entendons-nous bien : les professeurs font ce qu’il leur est possible de faire dans le cadre de leurs cours… mais cela ne peut suffire, la plupart du temps, à « débloquer » des enfants dont les apprentissages primaires ont été insuffisants… Peut-être (sûrement, même !) existe-t-il des établissements où l’on a essayé de remédier au problème… Si vous en avez connaissance, si vous avez quelque expérience en ce domaine… merci de nous en faire profiter !

Au sujet de l’illettrisme (suite)

Vendredi 6 novembre 2009

Une fois « dégrossis » les chiffres balancés ici et là concernant l’illettrisme en France, il reste à s’interroger sur le problème. Même si 5% « seulement » de nos enfants sortaient de l’école illettrés (donc ayant des difficultés à comprendre et écrire, même des textes simples), cela serait encore trop, dans nos pays qui se targuent d’être « civilisés ».

Pourquoi des enfants quittent-ils l’école sans avoir acquis ce minimum qui leur permettra de se débrouiller seuls dans la vie ?

Il y a sans doute de multiples raisons, mais voici quelques hypothèses :

- L’acquisition « de base » (déchiffrage, puis lecture) n’a pas été faite, ou mal consolidée.

Notre « système », qui veut qu’un enfant de 6 ans apprenne à lire, et qu’un enfant de 7 ans sache lire, n’est pas adaptée à tous les enfants. Cet apprentissage requiert une « maturité » que tous les enfants ne possèdent pas à cet âge. On n’exige pas que tous les enfants marchent à 1 an, parlent à 18 mois et soient « propres » à 2 ans… Pourquoi exiger qu’ils soient « prêts » à 6 ans pour la lecture ? Il y en a qui sont prêts à 4 ans, d’autres à 7 (j’ai personnellement commencé mon cahier d’écriture « à l’encre » – à la plume, à l’époque ! – à 5 ans… ). Je ne sais plus où en sont les textes du primaire mais, dans un temps, il était admis que l’apprentissage de la lecture se poursuive en CE1, pour ceux qui en avaient besoin… J’ai applaudi à cette idée… mais qu’en a-t-il été, dans les faits ? Comment l’instituteur a-t-il pu gérer, avec ses 25 ou 30 bambins, les 6 ou 8 gosses qui n’avaient pas terminé leur apprentissage ? De quelles aides, quels aménagements, a-t-il pu profiter, pour les aider ? Et comme le redoublement est quasiment interdit, l’enfant passe de classe en classe sans avoir résolu ses difficultés de départ… A 16 ans, il termine sa 3ème (s’il a eu la « chance » qu’on le fasse redoubler un jour !), et n’a plus qu’à se trouver un apprentissage, vu que son « niveau » est insuffisant pour un enseignement professionnel…

Peut-être un jour s’apercevra-t-on qu’un certain nombre d’enfants dyslexiques ne le sont… que parce qu’on a essayé de leur inculquer des apprentissages pour lesquels ils n’étaient pas « mûrs »…

Pour l’enfant qui a « raté » ce premier apprentissage… il n’y a malheureusement plus de « rattrapage » possible par la suite… J’ai déjà parlé d’une « petite » Turque (elle avait 14 ans) en 6ème, à qui j’avais tenté d’apprendre quelques rudiments de lecture… Arrivée en France à 8 ans, elle avait été mise en cours préparatoire, puis avait monté de classe avec ses camarades… Elle ne connaissait pas toutes ses lettres (elle n’avait pas appris à lire en Turquie) et, évidemment, était bien incapable de lire. Quant à écrire… il fallait le plus souvent qu’elle vienne me dire ce qu’elle avait voulu écrire… C’est certes un cas limite (mais il y en a combien d’autres, en France ?) ; ce que je voulais signifier par cet exemple, c’est qu’il n’est pas possible, dans le cadre de la classe, de remédier à ce type de problème : il faudrait pouvoir prendre les enfants à part. Or, comme l’a rappelé Lullubie, les horaires de français s’amenuisent toujours… pas les programmes, toujours plus exigeants !

- Le milieu social et/ou familial n’est pas porteur.

Difficile d’obtenir d’un enfant des efforts de type « intellectuel » quand, à la maison, chez les copains, on dénigre ce type d’efforts. Quand la famille ne souscrit à l’obligation scolaire que, justement, parce que c’est une obligation, sans en voir les avantages. Quand les parents sont eux-mêmes illettrés, donc tout à fait incapables de « suivre » l’enfant dans son cursus scolaire. Quand il n’y a pas d’espace de travail à la maison, qu’on gribouille ses exercices sur un coin de la table de la cuisine, ou assis sur son lit, cahier sur les genoux, avec le petit frère et/ou la petite sœur qui crie à côté. Quand les seuls écrits qui pénètrent à la maison sont les emballages alimentaires…

Si je me souviens bien, dans l’enquête INSEE, il ressortait que pour 75% des personnes interrogées (ou des personnes rangées parmi les « illettrés », je ne me souviens plus), on parlait français à la maison quand elles avaient 5 ans. Bien. Mais quid des autres 25% ?

- La pédagogie de l’écrit est à revoir…

La plupart du temps, l’enfant parle, plus ou moins correctement, avec un vocabulaire plus ou moins riche, mais il parle tout de même français, et ne fait pas « tant de fautes » à l’oral. Je pense qu’on ne s’appuie pas suffisamment sur cette connaissance de la langue dans nos cours…

Un exemple : lors de mes contrôles de conjugaison, surgissaient des formes tout à fait improbables quant à des temps et des verbes couramment utilisés à l’oral (je ne parle pas ici du passé simple, évidemment !). Or, quand je faisais venir un élève au bureau et lui demandais de me faire une phrase commençant par « demain » avec le verbe « voir » (par exemple), il donnait une forme correcte oralement (« verra », par exemple, et non « voira »).

Peut-être que certains appliquent déjà une pédagogie qui se réfère davantage au parler de l’enfant. Peut-être avez-vous connaissance de cours, de livres sur cette question : j’espère bien que vous m’en ferez part…

Au sujet de l’illettrisme

Jeudi 5 novembre 2009

Au retour de mon petit week-end lorrain, j’ai lu le dernier billet de Lullubie sur l’illettrisme.

J’avais abordé brièvement ce sujet dans un billet précédent, mais je voulais apporter ma petite pierre à sa réflexion sur la question.

Comme d’habitude, j’ai donc lancé quelques recherches sur Internet, histoire d’avoir quelques bases fiables…

Las ! Je suis tombée sur des chiffres allant de 9% à 24%, concernant des populations de 15 à 65 ans ! Découragée, j’ai remis la réflexion à plus tard… Et aujourd’hui, je reprends ces chiffres pour essayer d’en tirer quelque chose…

Première remarque :

Le chiffre de 12% indiqué par TF1 est celui des « évaluations en lecture dans le cadre de la journée d’appel de préparation à la défense » en 2008.

En voici le bilan global :

En 2008, près de huit participants à la JAPD sur dix sont des « lecteurs habiles ». Un peu plus de un sur dix rencontre des difficultés de compréhension. Les autres ont une maîtrise fragile de la lecture.

L’exploitation des résultats de l’année 2008 dessine une stabilisation relative de la proportion de jeunes en difficulté de lecture par rapport aux deux années précédentes. En 2008, près de 800 000 jeunes hommes et femmes de 17 ans ou plus, de nationalité française, ont participé à la journée d’appel de préparation à la défense (JAPD), au cours de laquelle ils ont passé une épreuve d’évaluation de la compréhension de l’écrit. Cette épreuve d’orientation vise à repérer chez les faibles lecteurs, trois ensembles majeurs de difficultés

- une mauvaise automatisation des mécanismes responsables de l’identification des mots : plutôt que de pouvoir consacrer leur attention à la construction du sens du texte, des lecteurs laborieux doivent la consacrer à la reconnaissance de mots, ce qui devrait se faire de façon rapide et inconsciente ;
- une compétence langagière insuffisante, mise en évidence par la pauvreté des connaissances lexicales ;
- une pratique défaillante des traitements complexes requis par la compréhension d’un document : nombre de jeunes seront peu efficaces dans le traitement de l’écrit, soit par défaut d’expertise, soit par difficultés de maintien de l’attention…, bien que ni leur capacité à identifier des mots, ni leur compétence langagière ne soient en cause.

Deuxième remarque :

L’étude qui est faite est sans doute beaucoup plus poussée, précise, que les évaluations de l’INSEE à partir d’échantillons représentatifs. Mais le rapport est très prudent quant aux résultats obtenus, pour diverses raisons.

4,9% des participants à la JAPD 2008 ont de sévères difficultés face à l’écrit

26,3% des jeunes qui n’ont pas atteint la fin du collège sont en difficulté de lecture. Pour ceux qui suivent ou ont suivi un enseignement professionnel court, ce taux est de 21,8%

Comme on pouvait s’y attendre, les jeunes en grande difficulté de lecture sont de moins en moins nombreux à mesure que le niveau d’étude s’élève (voir le graphique). Leur présence dans les niveaux les plus élevés, qui est marginale (3 %), doit conduire à s’interroger sur le degré de sérieux de certains jeunes qui peuvent ne pas percevoir les enjeux de cette évaluation et la prendre à la légère. En revanche, la proportion de jeunes en difficulté est loin d’être négligeable chez ceux qui, à 17 ans environ, sont en enseignement professionnel court, en collège ou en SEGPA ou ont quitté la formation initiale à ces niveaux. Parmi les jeunes en difficulté, 80 % n’ont pas dépassé le collège ou un cursus professionnel court, alors que pour l’ensemble des participants à la JAPD, ces parcours ne concernent que 40 % d’entre eux.

On suppose donc une « tricherie » (à la baisse !) chez certains jeunes. On a effectivement du mal à imaginer que 3% des lycéens de l’enseignement général soient illettrés…

Mais les corrections aussi peuvent être sujettes à caution :

Quelles conclusions tirer des variations observées depuis cinq ans ?

Les résultats de 2008 dessinent une stabilisation de la proportion de jeunes en difficulté de lecture. La variation à la hausse observée en 2006 est confirmée : en 2004 et 2005, cette proportion avoisinait les 11 % ; depuis 2006, elle approche les 12 %. Ce constat rejoint celui d’enquêtes récentes menées par la DEPP (1).
Cette apparente augmentation doit être relativisée compte tenu des nombreux facteurs qui sont susceptibles d’affecter cette proportion. Les erreurs d’échantillonnage ne sont pas en cause, les indicateurs issus des tests de la JAPD sont calculés à partir d’une population exhaustive, celle des jeunes participant à la JAPD une année donnée. En revanche, des erreurs de mesure sont à prendre en compte, notamment en ce qui concerne la correction des résultats. [...]

Une meilleure qualité des corrections pourrait donc expliquer, au moins en partie, l’augmentation de la proportion de jeunes en difficulté de 2004 à 2008. [...]

Depuis janvier 2009, les réponses des jeunes sont recueillies de manière informatisée. Ce nouveau dispositif de test permet donc de régler ces problèmes de correction et d’être plus proche d’une valeur vraie de la proportion de jeunes en difficulté de lecture.

Conclusion : des chiffres ne sont toujours… que des chiffres ! Ils n’ont pas de valeur absolue, et ne sont que des indicateurs. J’ignore comment TF1 les a utilisés, mais, de toutes façons, 12% de 800 000 jeunes ne font pas des millions d’illettrés…

Troisième remarque :

Si l’on se fie à l’étude INSEE de 2005 (je n’en ai pas trouvé de plus récente), l’illettrisme est beaucoup plus le fait des plus âgés que des plus jeunes. Cette étude a été menée sur un échantillon représentatif de 10 000 adultes de 18 à 65 ans, représentant donc près de 40 millions de personnes scolarisées en France.

Parmi les 3 100 000 personnes concernées :
9% sont âgées de 18 à 25 ans
15% sont âgées de 26 à 35 ans
23% sont âgées de 36 à 45 ans
30% sont âgées de 46 à 55 ans
23% sont âgées de 56 à 65 ans

Et voici le bilan global de l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme :

Des chiffres pour éclairer les politiques

9% de la population adulte âgée de 18 à 65 ans ayant été scolarisée en France est en situation que l’on peut qualifier d’illettrisme, soit 3 100 000 personnes en métropole.

Qui sont-elles ?

Sur ces 3100000 personnes en situation d’illettrisme :

* La moitié a plus de 45 ans. Attention aux idées reçues qui limitent ce phénomène aux classes d’âge les plus jeunes alors qu’ils augmentent avec l’âge
* Plus de la moitié exerce une activité professionnelle. La lutte contre l’illettrisme touche donc de très près le monde du travail, de l’entreprise.
* 74% d’entre elles parlaient uniquement le français à la maison à l’âge de 5 ans. Attention aux idées reçues qui assimilent illettrisme et immigration

Où vivent-elles ?

* 50% des personnes concernées en situation d’illettrisme, vivent dans des zones rurales ou faiblement peuplées, ce qui signifie que la politique doit s’organiser sur tout le territoire.
* 10% vivent dans les zones urbaines sensibles (ZUS).

Il faudrait donc conclure que l’illettrisme, comme le reste, « s’apprend »… On peut sortir de l’école « lecteur moyen » (ou « très moyen ») et, à force de ne pas exercer lecture, écriture et autres, on « devient » illettré…

A moins que de tels progrès aient été faits dans l’enseignement que de moins en moins de jeunes sortent de l’école sans maîtriser le minimum…

Une dernière remarque, tout de même : pour ma génération et les précédentes (quelques suivantes aussi, mais je n’ai plus les années en tête), l’école n’était obligatoire que jusqu’à 14 ans, et non 16…