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Le pullover rouge

samedi, août 29th, 2009

Parcourant ma bibliothèque (une de mes, devrais-je dire…) à la recherche d’un livre à relire (en attendant la réouverture de la bibliothèque intercommunale), j’ai eu envie de reprendre Le pullover rouge, de Gilles Perrault. Pourquoi ? Le souvenir qu’à l’époque, ce livre m’avait beaucoup marquée, sans doute…

Cette enquête est passionnante, et fort bien écrite. Je ne parle pas ici d’effets de style, mais du choix de l’ordre des éléments. Si l’on suit, globalement, la chronologie de l’enquête et du procès, les retours en arrière, dus aux témoignages recueillis par l’auteur, apportent des éclairages judicieux à l’affaire.

L’affaire… Elle a remué l’opinion française, et s’est conclue par la guillotine pour Christian Ranucci en 1976. Un des derniers guillotinés de notre beau pays civilisé. Il avait 22 ans, 20 ans au moment des faits qui lui étaient reprochés (la majorité à cette époque était à 21 ans).

En 1974, une fillette disparaît. Son petit frère dit qu’un monsieur en voiture (Simca 1100, précise ce petit passionné des voitures) cherchait son chien, et qu’il lui a demandé de l’aider. Quand l’enfant est revenu, sans avoir trouvé le chien, sa sœur avait disparu. La voiture aussi.

On va retrouver le cadavre de la petite fille 2 jours plus tard.

Une des premières bizarreries de l’affaire est le comportement d’un témoin d’accident de voiture, non loin du lieu où on a retrouvé la fillette. Un stop refusé (ou insuffisamment marqué), et c’est la collision. Le responsable prend la fuite. Un couple témoin de l’accident s’arrête et, sur la demande du conducteur de l’autre voiture, poursuit le fuyard.

Il retrouve le véhicule fautif (une 304) arrêté un peu plus loin : un homme s’en éloigne, tirant « un paquet assez volumineux ». Ne pouvant le rattraper, il note l’immatriculation du véhicule, et retourne vers le lieu de l’accident.

Or, quelques jours plus tard, le « paquet » est devenu une petite fille, vêtue comme l’enfant assassinée, et que sa femme et lui ont entendu parler…

C’est cette nouvelle déposition qui va piéger Christian Ranucci, responsable de l’accident…

C’est loin d’être la seule bizarrerie de l’enquête : les témoins de l’enlèvement ne reconnaissent pas le prévenu, un pull-over rouge est trouvé près de l’endroit où a stationné, ensuite, la 304… mais il n’est pas à Christian. L’instruction ne fera pas convoquer diverses personnes témoins d’un « homme en pull-over rouge » qui, sous prétexte de chercher son chien, a voulu emmener des enfants en voiture (une Simca 1100 !). Les psychiatres prennent pour acquis que leur « client » est coupable, et dressent de lui le portrait d’un criminel odieux, que ne reconnaissent aucun de ceux qui ont côtoyé Christian.

Gilles Perrault insiste aussi sur le fonctionnement des dépositions : le témoin (« prévenu » ou non) est interrogé, puis le policier résume en tapant à la machine ce qui a été dit, à la 1ère personne (celle du témoin). Résumé forcément partiel, et même partial, dans la mesure où ce qu’il écrit est forcément vu et rédigé à travers son prisme personnel, et son interprétation. Ainsi, un garagiste qui a assisté à l’enlèvement, relisant sa déposition avant de la signer, conteste une phrase : « Il est donc possible que j’aie confondu une Simca 1100 avec un coupé 304 […] », et fait rajouter (en ces temps sans informatique, il est hors de question de retaper toute la déposition !) : « Je tiens à préciser que je suis mécanicien de métier et que je connais donc parfaitement tous les types de voiture ».

Je reviendrai sur cette question des dépositions…

Réfléchissez… réfléchissons…

jeudi, mai 28th, 2009

Une petite provoc de la part d’un lecteur ? Allez, je me laisse faire, et je réponds à Brice…

1. La réflexion est quelque chose de personnel, par définition. La réflexion des autres ne peut être utile que si on ré-fléchit.

2. Pour réfléchir, il faut mettre en oeuvre des fonctions mentales complexes, qui ne se découvrent ni au berceau, ni d’un seul coup en passant à l’âge adulte. Cela s’apprend, comme marcher ou manger à la cuiller.

3. On ne peut réfléchir qu’à partir de ce qu’on sait, ou croit savoir. Autrement dit, la première phase de la réflexion n’est rien d’autre que ce qui se pense et se dit dans notre entourage.

4. Pour qu’il y ait réflexion, il faut qu’il y ait contradiction (partielle ou totale) entre deux opinions. Si tout le monde est d’accord avec moi sur un sujet, il est inutile que j’y réfléchisse davantage… A moins… à moins que je tienne habituellement pour mauvais (ou au moins sujets à caution) les avis de tout ce monde.

5. Le prof n’est pas là pour « convertir » les élèves à quelque idée que ce soit, mais pour les aider à s’ouvrir au monde (je sais, c’est un peu grandiloquent, et peut-être illusoire…).

Donc :

Que les élèves « évacuent toutes les bêtises qu’ils peuvent couver dans leur tête » est « normal » (bien que je n’aime pas ce mot…). C’est la première phase, et elle est indispensable. Le but du jeu n’est pas qu’ils pensent comme moi, mais comme eux… Ceci dit, ils ne pensent et ne disent pas tous la même chose, et ils peuvent déjà se répondre dans cette première phase… qui les amène à la seconde. Les échanges à ce niveau sont d’autant plus importants que les ados accordent beaucoup de crédit à leurs pairs… beaucoup plus qu’à leurs profs !

Je ne laisse évidemment pas mes élèves « patauger dans leur ignorance », ce serait un comble ! D’abord, une discussion, un débat, n’arrivent pas « comme ça », parce que le matin, en me lavant les dents, je me suis dit : Et tiens, si on faisait un débat ? Il y a forcément eu des lectures auparavant, textes narratifs, explicatifs, argumentatifs… extraits de romans, d’articles de journaux, que sais-je ?

Qu’est-ce que ça veut dire « expliquer vous-même un thème comme La Peine de Mort » ? Que pourrais-je bien expliquer sur ce thème ? Je ne suis ni Voltaire, ni Victor Hugo, ni Camus… et ne vois pas quelles « explications » pourraient être utiles à quiconque… Des informations, oui (d’où les articles de journaux ou les références historiques), des bases de réflexion (d’où les textes argumentatifs)… Tout ce « matériel » pouvant alors être utilisé comme argument dans la discussion.

Enfin, à chaque fois que j’ai organisé un débat dans une classe, non, « les trois-quarts [ne sont pas restés] la bouche close jusqu’à la fin de l’heure »… mais 4 ou 5, oui, sûrement ! D’abord, les tables sont alors disposées en carré, afin que chacun voie les autres ; ensuite, les élèves eux-mêmes acceptent mal les « silencieux » dans un débat, et se chargent de les interpeller. Enfin, si le sujet les intéresse, s’ils ont été assez préparés, ils ont envie de confronter leurs opinions à celles des autres.

Ai-je assez répondu à la provoc de Brice ?

Non, j’ai oublié de dire une chose : j’interviens aussi peu que possible dans le débat (sauf, évidemment, pour donner la parole et rétablir le calme, si nécessaire) et, généralement, sous forme de questions.

Quand j’étais dans le Nord, nous avions fait ainsi un débat sur ce thème de la peine de mort, dans une classe de 4ème. La discussion avait été animée, et j’étais intervenue sans doute un peu trop. Quelques élèves continuèrent à discuter avec moi après la fin du cours, et l’une d’elles me dit finalement :

« C’est pas juste, vous, vous êtes prof, vous avez les mots ».

C’était il y a plus de 30 ans, mais je n’ai jamais oublié cette réflexion, et je fais d’autant plus attention à ne pas exposer/imposer mes opinions qu’effectivement, « j’ai les mots »…